L'oeil trivial du Kohaï sur le grade

Publié le 3 Février 2015

Hakama (source ; Aiki-kohai)

Hakama (source ; Aiki-kohai)

Au détour du récent interclub du 29 janvier 2015 entre le Club d'Aïkido du Bourget de David Desport, le club d'Aïkido de Paris 8 d'Eric Jalabert et le club Kokyu-Ho de Philippe Monfouga, je me suis rendu compte dans les échanges entre maîtres et débutants qu'une question fondamentale était abordée : la question des grades.

Commençons par dire que ce n'est évidemment pas la première conversation sur le sujet que je peux entendre aux détours des stages et de mes aventures.

Ce n'était pas non plus le thème (bien plus intéressant) de cette excellente soirée consacrée au Rôle de Uke et je vous parlerai une autre fois du travail sur mains collantes et des recherches de sensation que nous avons pu expérimenter auprès d'enseignants que j'apprécie (dont mes deux maîtres réunis, fayotons, fayotons...).

Je voulais cependant m'apesantir sur la question des grades car, il me semble, les kohaïs sont souvent "victimes" (innocentes ou pas d'ailleurs) de certains préjugés et de la pratique de leurs enseignants en la matière.

Du haut de mon bas niveau de kohaï tendant, comme la courbe du chômage, vers l'inversion la plus improbable je me rends bien compte d'un état de fait et de deux différentes catégories de pratique en matière de grade et de leurs conséquences :

-Il y a les clubs où l'examen est quasi-obligatoire ou du moins très fortement encouragé de façon régulière.

-Il y a les clubs où les examens sont sporadiques et en fonction de l'élève et du maître.

Je pourrais au départ être tenté de dire que l'un est moins bien mais ce serait survoler la problématique et ne pas rendre justice aux deux approches. Je vous amène donc vers de plus amples et plus profondes réflexions de votre serviteur :

Premièrement, les clubs où les examens sont "récurents" sont souvent (mais pas toujours) des "gros" clubs (avec des installations qui vont avec et/ou de nombreux pratiquants) et le passage systématique n'a pas forcément pour but la fameuse course aux grades dont nous entendons si souvent parler.

Tordons d'ailleurs le cou aux gazouillis de vestiaires une seconde : La course aux grades est pour ce qui concerne les kohaïs est, à mon sens, un faux problème. Le passage des Kyu est pour la totalité une décision de l'enseignant dans son dojo et non un sésame permettant de se prévaloir d'une reconnaissance de l'état, des institutions ou que sais-je encore...

C'est d'ailleurs de ce fait, en France (où le dan est régit par la loi), le seul grade véritablement traditionnel de nos jours si l'on réfléchit bien, non ?

Comment peut on parler de "course aux grades" de la façon dont les choses fonctionnent pour les novices ?

Il s'agit à mon sens d'un mal poussant au prestige et à l'étalage et qui sévit, certes, mais je le crois plutôt chez les vétérans, à la rigueur chez le hakama mais non chez le débutant.

Est-ce que cela veut dire que des kohaïs ne font pas tout pour passer des kyus auprès de leurs maîtres ? Evidemment ! Est-ce certains sont idiots au point de penser que cela va leur apporter quelque chose ? Il y en a.

Mais dans la mesure où le maître est seul décisionnaire de l'attribution d'un kyu, du passage de l'examen, de la récurrence de celui-ci, on ne peut décemment pas faire porter cette responsabilité sur le dos d'un kohaï en lui disant d'être plus humble.

Par définition, le kohaï veut dans la grande majorité progresser et un kyu ne lui apporte aucun prestige particulier si ce n'est la couleur de la ceinture, parfois (et encore, d'expérience, cette distinction est réservée aux enfants). De même, on ne peut parler effectivement d'un rapport hierarchique définit entre un 5ième et un 4ième kyu et je n'ai jamais vu un 3ième kyu faire valoir sa "grande expérience" aux yeux d'un pratiquant également novice et un kyu en dessous de lui. On parle donc plus d'arrogance ou de stupidité dans ce cas et de la part d'un novice qui n'a pas compris l'intérêt de l'Aïkido que de course aux grades réelle comme il peut exister entre les hauts gradés et leurs luttes de pouvoirs.

Mais revenons à nos moutons et aux gros clubs qui font passer ces kyus à la pelleteuse. Est-ce une bonne chose ? Oui et non.

C'est une très bonne chose parce qu'à mon sens, cela permet à nos pratiquants d'avoir des objectifs quantifiables et fixes, de se sentir motivés et poussés par le ou les enseignants de son club. Etant profondément non compétitif avec les autres, cette politique permet d'oeuvrer pour un cercle vertueux de "compétition" avec soit même pour le pire des cas se transformant en optimisation de soit même dans le meilleur des cas.

C'est également une chose moins bonne parce qu'elle peut créer une appétence très forte pour le grade dans l'avenir du pratiquant et créer une émulation négative dont l'éceuil est la course aux grades une fois qu'on est expérimenté. Cela peut également causer des attentes ou un stress sans objet pour les novices des clubs les plus pro-grades.

Deuxièmement, les clubs où les examens sont sporadiques sont souvent et à l'inverse, des petits clubs locaux avec un petit nombre d'élèves récurents. Est-ce que cela veut dire que le club est mauvais parce qu'il est petit ? Evidemment non !

Mais dans ce cas (il peut arriver que de gros clubs fassent la même chose), le ou les enseignants choisissent souvent de faire passer des grades à leurs étudiants uniquement lorsqu'ils sentent que c'est le bon moment ou bien lorsque le novice commence à en exprimer l'envie afin de se motiver.

Là encore, est-ce une bonne chose ? Oui et non.

C'est une très bonne chose parce que ce mode de fonctionnement se rapproche d'avantage du fonctionnement traditionnel des arts martiaux et de la relation ancestrale du maître et de l'élève qui est d'avantage penchée sur un enseignement adapté à un tel ou un tel qu'à une masse de gens. Cela permet également un enseignement plus progressif et parfois, selon les cas et les enseignants, plus profonds.

C'est une chose moins bonne parce que cette pratique peut également décourager les plus motivés si votre enseignant ne vous permet pas d'estimer correctement votre progression. Cela peut également exacerber la perte des repères d'un novice lorsqu'il est confronté à d'autres d'un niveau qui est censé être semblable à sa conception du grade. Tout le monde le sait, un kyu ou un dan ne vaut rien en tant que tel et il ne représente pas la qualité des individus et leur technicité sur le court terme et le long terme. Le fait d'ajouter à cela une longue pratique qui ne débouche pas sur des éléments quantitatifs peut amener et c'est dommage des questionnements qui sont, à la base, sans objet.

 

Pieds de Kohaï au Korindo (Source : Aiki-kohai)

 

Comme vous pouvez le voir il n'y a pas de bonne ou de mauvaise solution. En ce qui me concerne, je suis très heureux auprès de mon maître et ce dernier n'est pas homme à faire passer même un 5ième kyu à qui ne maîtrise pas ce qu'il estime, lui, être la base. Et ce qu'il estime être la base est souvent, je le constate, des éléments bien plus avancés.

Je ne critique pas les maîtres qui pensent que ces éléments sont à acquérir ou à perfectionner plus tard, hein, qu'on s'entende. Chacun son approche pédagogique. Je dis simplement que celle de mon maître me convient parce que je suis très (trop ?) exigeant avec moi même et qu'il me paraitrait étrange que mon propre senseï ne le soit pas avec moi.

De même, nos passages de grades ne sont pas préparés. Ils sont même "supriiiises". L'approche est désirée en tant que telle pour pouvoir, je le crois, juger de l'acquis profond qui ne peut pas s'improviser à l'aune d'entrainements intensifs deux semaines avant l'examen. Cette dernière façon de faire me plait particulièrement parce qu'elle identifie immédiatement ce qui n'est pas intégré par le corps ET par l'esprit.

Il ne suffit pas de comprendre une technique, de s'y entrainer, de la répéter il faut également chercher à identifier sa logique de conception, sa raison d'être, ses éléments permettant d'en tirer le maximum dans une situation donnée. Ces dernièrs éléments ne peuvent se voir lors d'un passage de grade uniquement si l'élève à fait un travail extrèmement important de recherches, de mise en situation et de questionnements. Je le répète souvent mais l'Aïkido n'est évidemment pas un catalogue de technique et il ne suffit pas de répéter de façon chorégraphique un mouvement pour l'amener à devenir un morceau à part entière de son bagage martial.

Pour conclure sur le sujet du grade, j'aimerai enfin traiter avec vous de sa signification profonde et de son origine. Un kohaï pense souvent que le grade et la ceinture sont des éléments traditionnels des arts martiaux depuis des siècles.

En réalité il n'en est rien. Le grade tel qu'il existe est un fonctionnement créé de toute pièce par les budos modernes (en 1883 par Jigoro Kano et d'abord de façon spécifique pour sa nouvelle discipline appelée Judo comme chacun sait) et pour les budos modernes du début du XXième siècle. Je vous invite d'ailleurs à lire les Chroniques du regretté Henry Plée sur le sujet et qui font beaucoup réfléchir sur le sens que l'on donne à nos "ceintures".

Notre système de grades "sportifs" remplace ou se superpose sur l'ancien système de titres japonais encore utilisés dans les Koryus (écoles traditionnelles d'arts martiaux japonais). Les titres les plus connus du grand public étant celui de shihan (titre élevé et signifiant que l'élève est d'un niveau tel qu'il peut être considéré comme un modèle pour les élèves d'un titre inférieur) et celui du Menkyo Kaiden qui signifie le degré maximal de transmission d'une école et la capacité pour son détenteur de l'enseigner et de la transmettre en dehors de l'école.

Je me suis souvent demandé tout simplement pourquoi avoir choisi un modèle d'inspiration militaire pour un système d'éducation et avoir remplacé le "système menkyo" par celui des kyus et des dans ?

La réponse la plus basique qu'on peut trouver est celle d'un choix de Jigoro Kano dicté par une approche se voulant pédagogique et compréhensible par tous (à la fois par les japonais mais aussi par les non japonais). Je ne suis qu'un kohaï idiot mais je me suis moi même demandé si, au delà de cette réponse, les inventeurs des budos (au delà du Judo donc, tous les autres budos modernes comme le Karaté, le Kyudo, le Kendo, l'Aïkido etc...) avaient plus fait le choix d'adhésion au système de Jigoro Kano uniquement parce que ces maîtres étaient surs, pour la plupart, de ne pas pouvoir obtenir les Menkyo suffisants de la part des disciplines dont il empruntait le style, les mouvements et l'enseignement profond ? Le monde des koryus pouvait-il accepter qu'on divulgue leurs secrets et leurs enseignements issus de siècles de maturation si facilement ?

Ainsi le Budoka qui pense être  dans la continuité d'une grande lignée de samouraï avec son grade Shodan ou bien son Nikkyu, par exemple, est en réalité déraciné des arts martiaux traditionnels à un niveau qu'il ne soupçonne pas forcément. Pourquoi donc accorder plus d'importance à notre grade qu'il n'en a en vérité ?

Demeure évidemment la question de l'égo. De notre hubris éternel. Et de la vanité de savoir que nous possédons une chose qui nous permet de nous définir comme si nous avions besoin de choses pour le faire.

Je concluerai, comme souvent, par une phrase de maître Noro qui indiquait "Je déteste les grades. Certains élèves avaient des grades plus élevés que le mien. L'un d'eux était 8ième dan alors que je n'étais que 6ième dan et shihan à 26 ans. Depuis, je n'accorde pas d'importance à ces titres honorifiques".

 

Noro Senseï, L'Ame du Korindo (Source :site de Mathilde Khlat)

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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Grimlock 04/02/2015 11:30

En fait, les systèmes de grades "sportifs" (qui vient du go, si je me souviens bien, mais qui a une résonance très militaire) et des ceintures ne sont pas toujours décorrélés de systèmes "traditionnels" dans lesquels le menkyo kaiden peut ne pas apparaître. Il suffit de voir, par exemple, ce qui se passe en hakko ryû. Dans les faits, il y a titre et titre, et ce qui sont évoqués sont des... grades (ou plus exactement des licences d'enseignement) ou des distinctions honorifiques (shihan est un titre, pas un grade, en aïkidô et dans d'autres, correspond à un grade).
Chez "nous" (s'entend en aïkidô), le fondateur a décerné des diplômes spécifiques ou non (Mochizuki, Tomiki, Hikitsuchi, etc.), et d'autres ont mis en place des systèmes spécifiques de gradation (maître Saito, par exemple).
Si l'on prend les organisations agréées par l'Etat en France pour l'aïkidô, il n'y a que le grade UFA qui est reconnu, et rien d'autre. Cela n'empêche pas bien entendu un nombre important de pratiquants d'être diplômés aussi du Japon (par exemple), et certains d'être reconnus comme shihans (à la FFAAA, C. Tissier, B. Palmier, F. Noël, et P. Bénézi) par l'Aïkikaï ou une autre organisation, etc.
En tout cas, jolie thématique :)

Aïki-Kohaï 05/02/2015 08:51

Bonjour Grimlock et merci beaucoup pour ces précisions.

Il est vrai qu'il y a titre et titre et il est bien utile de rajouter que des distinctions spécifiques existent également.

Bien à toi.