Propédeutique de l'Aïkido selon Hegel

Publié le 26 Octobre 2014

Pour ceux qui ne le savaient pas avant ce billet, Hegel est un philosophe dont résumer la pensée est un terrible sacerdoce, même pour un philosophe expérimenté. Je dois donc "remercier" mes charmants lecteurs d'avoir eu la "bonne idée" de me demander de trouver un point commun entre l'Aïkido, la propédeutique (qu'on peut résumer par enseignement préparatoire dans le but d'acquérir un savoir ultérieur et logiquement plus important), Kant et bien sur ce bon vieux Georg Wilhem Friedrich Hegel.

Merci à vous d'avoir lancé ce défi. Non, c'est vrai, sans déconner. J'ai "apprécié" de passer des heures diurnes puis nocturnes à l'ouvrage, de remettre le nez plein de poussière dans "La Philo pour les nuls", les "Principes de la philosophie du Droit" (remisé dans ma cave) et cet ouvrage affreux, barbare et violent pour l'esprit qu'est "Propédeutique Philosophique".

Ca tombait bien, j'étais (et je suis) blessé au poignet. J'ai donc dû légèrement réduire mon activité martiale à votre profit pour réaliser ce défi insensé.

Tout ce thé vert, puis ces expressos intensité 10, chaque délicieux chocolats (pour le moral), tous ces regards consternés puis amusés de mon épouse, toutes ces discussions téléphoniques fonctionnelles et originales avec des connaisseurs, plus philosophes que moi, très inspirés et me précisant invariablement : "non, mais sérieusement ? Tu vas faire ça, toi ?" oui....tout cela pour trouver un lien logique entre tout ce bordel pour votre bon plaisir.

Je suis donc fier d'annoncer que j'ai finalement trouvé La réponse au coeur de la nuit (et ouais, rien que ça. Et après ces efforts d'agitation neuronale, si ça se trouve, je retrouve aussi l'être aimé, je répare votre ordinateur à distance, et je sais aussi pourquoi le fil à couper le beurre coupe la motte président).

Attention cependant, j'ai trouvé la réponse mais c'est une réponse difficile à cerner pour certains (et complètement dingue pour les autres). Mais je vous l'affirme ici, chers lecteurs et en préambule : Les Aïkidokas sont en fait des Hégéliens refoulés.

 

Hegel en train de faire l'Aïkido (source : eurocanadian)

 

Chaque pratiquant d'Aïkido est un hégélien en puissance.

 

Prenez un café (intensité 5 pour commencer). Je m'explique.

Le "grand oeuvre" d'Hegel est à la fois simple et immensément difficile à appréhender. Hegel est, en effet, le concepteur d'un système de pensée, une méthode complexe ordonnant à la fois toutes les connaissances de son époque et la logique de ses prédécesseurs. L'approche de ce système n'est pas quelque chose d'évident quand on...n'y connait rien mais Hegel demeure en fait immensément proche d'un l'Aïkido systémique comme celui de Bernard Palmier décomposant notre discipline comme « un ensemble d’éléments en interaction, solidaires par rapports à des finalités communes… ».

Heureusement, tout cela me rappelle quelques éléments dont je suis maintenant familier.

L'analyse systémique a ses détracteurs. On peut y voir une façon d'intellectualiser l'Aiki là où Palmier senseï y constate simplement une logique de construction de notre bagage technique par l'application de principes structurants l'Aïki et l'Aïkido. Loin d'occidentaliser l'oeuvre de Moriheï, grand synthétiseur devant l'éternel (l'Aïkido n'est il pas un art de synthèse où s'applique des principes raisonnés et invariables ?), elle lui donnerait donc une cohérence.

Et bien je vous annonce messieurs, dames que le système d'Hegel, son approche du monde, est tout à fait semblable à un Aïkido systémique.

L'échelle est simplement différente. La propédeutique d'Hegel se veut un ensemble d'éléments et de principes permettant l'acquisition et la compréhension du monde par les lunettes des sens et de la raison (logique dialectique, philosophie de la nature, moralité, liberté etc...). L'Aïkido systémique utilise justement une pédagogie par objectifs où il demeure là aussi nécessaire de développer la logique, la cohérence, la raison et une rationalité des principes (Riaï) permettant une adaptation à toutes les situations et une liberté future. Il s'agit également de mettre à l'épreuve ses sens et son esprit dans le respect de principes qui donne une perspective spécifique. Un angle de vue.

Hegel reprend l'Idée platonicienne (la conscience de soit par laquelle l'esprit est libre, rappelez vous la caverne !) mais pour lui donner une réalité concrète. Pour lui, la raison gouverne l'univers dans sa globalité. Il est en ce sens influencé par Kant (dont il critique toutefois un certain formalisme).

On peut dire également que l'Aïkido dans son ensemble (au delà donc, d'un Aïkido systémique) respecte cette maxime d'Hegel indiquant qu'il "faut regarder avec l'œil de la raison qui pénètre la superficie des choses et transperce l'apparence bariolée des événements." Liberté, morale et raison sont en effet des points de bascule de l'ensemble de l'enseignement d'O-senseï.

En appliquant des principes logique propre à l'Aïki et une cohérence, en cela, nous appliquons une forme de raison. Et par la raison, nous cherchons dans une construction très hégélienne à nous libérer du sensible pour atteindre l'absolu.

En choisissant de respecter, le Reï (l'étiquette) puis notre intégrité puis celle de nos partenaires, en cela nous appliquons une forme de morale. Une morale vécue "au niveau de la communauté" si chère à Hegel qui poursuit la construction Kantienne de la moralité subjective (intention, responsabilité, une morale pour son propre bien) et la dépasse en allant vers une moralité objective (moralité pour autrui, la société, la famille, pour le monde). Ne dit on pas que l'Aïkido est un budo, un système d'éducation justement destiné nous améliorer puis à améliorer la société dans son ensemble ?

En utilisant l'Aïkido pour nous débarrasser de nos peurs, de nos doutes, pour devenir des individus meilleurs, en cela nous décidons enfin de devenir plus libres pour nous même. L'Aikido est un art martial et l'art est pour Hegel justement l'une des méthodes par laquelle notre esprit prend alors conscience de lui-même et acquiert une forme de liberté.

Je vous l'avais annoncé. Nous sommes donc très nombreux sur le tatami à appliquer une contruction Hégélienne par simple application de l'Aïkido.

Etonnant non ?

Comme dans l'étude de la dialectique selon Hegel, lorsque nous progressons dans notre discipline, tout doit se développer dans l’unité des contraires, et ce mouvement est la vie du tout. L'union des contraires, n'est ce pas une très intéressante définition de l'harmonie des énergies et donc de l'Aïkido ?

En réalisant également qu'il existe dans la contradiction des opposés une relation essentielle, une sorte d'harmonie qui n'exclut pas mais complète un tout qui doit être résolu puis réalisé, dans cette analyse purement hégélienne, ne sommes nous pas parfaitement dans une relation Aïki avec notre partenaire de tatami ?

Mais je ne vais pas me contenter de vous dire que vous êtes tous des petits Hégéliens en puissance enfilant votre gi. La propédeutique Hégélienne est même un puissant levier qui permet d'ailleurs de nous interroger sur notre pratique.

 

 

Russel est en train de faire l'Aïkido (source : média presse info)

 

 

La dialectique du senseï et de l'esclave :

Prenez maintenant la dosette intensité 7 et respirez tranquillement.

Il est parfaitement normal que des palpitations apparaissent dans votre cage thoracique. Nous allons examiner la célèbre phrase d'Hégel qui dit : "la Crainte du maître est le commencement de la sagesse".

Cette maxime est le corollaire d'une petite histoire Hégélienne (niveau scolaire) qui raconte comment deux esclaves s'affrontent et où le vaincu choisit de devenir esclave de son vainqueur plutôt que d'être exécuté. Le vaincu, devenu esclave, prend cependant conscience au fil du temps du pouvoir qu'il a obtenu par son travail : Son maître est devenu profondément dépendant de lui. Le maître devient donc peu à peu esclave de son propre esclave et c'est en réalité ce dernier qui "gagne" une forme de liberté par la prise en conscience d'autrui (son maître) au delà de lui même.

Vous suivez ?

Cette petite histoire Hégélienne a pour objectif de démontrer qu'autrui est indispensable dans l'analyse que nous avons du monde et de nous même. Le moi n'a pas de sens tant qu'il n'y a pas d'opposé. C'est d'abord dans notre conscience de nous même, puis dans notre conscience de l'autre et dans l'harmonie que nous réalisons entre les deux que nous devenons plus libres. Notre travail sur l'autre est anthropogène, il fait de nous des êtres humains que nous espérons meilleurs (pour nous même et pour les autres).

Lorsqu'Hégel dit: "la crainte du maître est le commencement de la sagesse", une première lecture peut vouloir dire qu'il faut craindre le maître purement et simplement.

Une lecture profonde peut cependant vouloir dire qu'il faut plutôt craindre d'être le maître pour ne pas être dépendant de l'esclave et donc perdre une forme de liberté.

Une troisième lecture peut vouloir également interpeller le maître sur sa relation avec l'autre et lui signifier que son opposé (bien que parfois inférieur en apparence) est tout aussi important que lui.

Dans ces trois analyses se trouvent des trésors pour les pratiquants de l'Aïkido si chèrement attachés à la notion d'harmonie avec l'autre. C'est même "de l'Aïki en barre" oserais-je dire. Sans cesse nous cherchons à acquérir un savoir superficiel (une propédeutique) censé nous aider à nous harmoniser avec nos partenaires. Réfléchir à la propédeutique hégélienne en la plongeant dans le bain de l'Aïkido nous apprend déjà à tenir compte de l'autre. A lui donner toute l'importance qu'il mérite. Et elle apprend aussi à nos maîtres, nos sempaïs, nos vétérans que sans les moins expérimentés, il n'y a pas d'Aïkido.

Lorsque nous nous affrontons dit encore Hegel, chacun veut être reconnu par l'autre. Dans l'histoire du maître et de l'esclave, chacun va accepter de risquer sa vie pour être reconnu et l'un va préferer être soumis plutôt que la mort. Mais c'est celui qui sera soumis au travail qui sera effectivement le maître. Ce trésor de sagesse nous enseigne aussi qu'un maître qui ne cherche plus est plus en danger qu'un kohaï soumis au travail et souhaitant se dépasser. Le maître devenu statique n'est plus maître mais bien esclave du travail de ceux qu'il considère comme moindre. Et "l'esclave" ou élève (dans cette métaphore), lui, peut se libérer parce qu'il travaille.

Cette simple et dernière phrase n'est il pas un formidable levier et une leçon pour chacun d'entre nous ? Retenons la ensemble et plongeons là encore dans le bain des Budo: seul celui qui travaille peut être libre un jour. Un Aïkidoka qui ne cherche plus devient donc dépendant et perd sa liberté.

Alors que vous soyez kohaïs ou maîtres ne cessez jamais de chercher, de vous interroger, comme de bons petits Hégéliens.

 

Conclusion Hégélienne.


A ce stade, vous avez le droit de prendre une dosette du colombien intensité 12, n'hésitez pas non plus à aller chercher l'aspirine. Pour résumer ce billet, la propédeutique Hégélienne (y compris dans sa construction kantienne, Patrice) est totalement en lien avec la propédeutique de l'Aïkido que nous tentons d'acquérir dans la sueur et les efforts.

Acquérir une certaine conscience de sa propre nature est tout d'abord indispensable car nous sommes tous dans notre propre caverne de platon à nous éclairer en pensant qu'il s'agit là du seul univers possible. Le rapport à l'autre est lui aussi prépondérant. La conscience hégélienne d'autrui est profondément la même que celle que nous avons souhaiter apprendre de l'enseignement d'O-senseï.

Enfin, améliorer notre rapport à l'autre et à nous même par le travail est tout autant Hégélien qu'un principe martiale de notre discipline. O-Senseï ne disait-il pas "Gagner aujourd'hui signifie perdre demain !" ? C'est exactement ce qui arrive à l'esclave dans l'histoire d'Hegel qui devient maître en "gagnant" sur l'autre.

L'engagement d'O-senseï et sa maxime nous invitant à devenir l'univers, à considérer l'humanité comme une grande famille est exactement la même chose que d'acquérir une conscience de la moralité objective d'Hegel. Il s'agit pour l'individu de se sentir lui même tout en ayant conscience qu'il n'est qu'une infime partie de la ramification du monde et du genre humain.

Pour terminer, j'annonce à ceux qui suivaient les cours de "Philo" (programme de 1ière) en soupirant (et/ou en dormant) qu'ils ont donc l'occasion de rattrapper le temps perdu en usant de leurs capacités physiques. Car faire de l'Aïkido avec le corps c'est bien faire de la philosophie. Et d'aimer cela (cette fois).

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Humour

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Éric Jalabert 26/10/2014 21:32

...ni pour, ni contre... bien au contraire...