Les singes de la sagesse

Publié le 14 Octobre 2014

Three wise monkeys (source : Flickr/My name is joe)

Three wise monkeys (source : Flickr/My name is joe)

Je sais que beaucoup de mes lecteurs sont très familiariés avec la culture nippone et c'est plutôt sympathique lors de vos prises de contact (que je vous invite d'ailleurs à réitérer car parfois, kohaï dans la lune, j'efface par mégarde les mails que je reçois et je sais que certains râlent croyant que je ne réponds pas :-) ). Je prends plaisir notamment à discuter de certains rites et mythes relevant du floklore courant que, souvent, je ne connais pas aussi bien que j'aimerai le croire.

Cela m'a donc donné l'idée de vous parler d'un "conte de sagesse" comme dirait Henry Plée (et son éléphant dans le noir) qui n'est pas si typiquement japonais qu'on aimerait bien le penser.

Il s'agit des 3 singes de la sagesse : Kikazaru (le sourd), Iwazaru (le muet) et Mizaru (l'aveugle).

 

Les trois singes représentés sur les portes du Nikkō Tōshō-gū, l'un des sanctuaires de Nikko

 

La maxime accompagnant cette représentation des singes est d'origine chinoise (on trouve notamment des traces de son utilisation dans les entretiens de Confucius plusieurs siècles avant J.C). Elle signifie « Ne pas voir, ne pas entendre, ne pas parler ».

Le conte accompagnant souvent celle ci est lui d'origine bouddhiste (Gandhi gardait d'ailleurs toujours sur lui une "amulette" de ces trois singes qui sont porteurs d'une puissante symbolique). Il narre comment un singe (pas n'importe lequel puisqu'il s'agit de leur roi) devint garde du corps et compagnon du moine Xuanzang puis l'aida dans ses voyages à retrouver des livres saints du bouddhisme tout en le protégeant des démons qui lui voulaient du mal. Nommé "la pérégrination vers l'ouest", l'histoire est bien connue au japon et se nomme Saiyūki. Elle fait d'ailleurs l'objet d'un nombre incroyable d'adaptation plus ou moins fidèles et dont vous connaissez sans doute la plupart.

Si nous examinons le conte du point du vue de Sun Wukong (le roi des singes), les aventures qu'il vit sont pour lui autant une occasion de protéger le moine (quelque peu naïf) de ses ennemis que de lutter contre ses propres démons intérieurs et de s'assagir (Sun Wukong est un personnage avec de puissants cotés négatifs, il est notamment brutal, instable et colérique).

Mais la tradition japonaise de sculpter non pas un mais 3 singes sur les portes des sanctuaires et les koshinto (piliers utilisés pendant un des rituels de la croyance Koshin que l'on peut résumer par : rester en bonne santé en adoptant le bon comportement) qui se popularise à la fin de l’ère Muromachi (1333-1568) est une autre adaptation de cette mythologie du singe comme gardien et messager divin très présente dans le bouddhisme. Elle fut introduite par l'école Bouddhiste Tendai (et son fondateur le moine Saichô) quelques siècles auparavant. Ils sont alors des commandements (ou 3 vérités) pour se garder du mal et de la mauvaise fortune et s'interprêtent comme ceci :

-Je ne dis pas ce qu'il ne faut pas dire.

-Je n'entends pas ce que je ne dois pas écouter.

-Je ne regarde pas ce que je ne dois pas regarder.

Ces invectives, sculptés sur des objets, sont des symboles de protection qui indiquent aux démons que, sous ce toit, les commandements de la sagesse sont respectés et que le mal peut passer son chemin.

 

Trois jeunes apprenties Geisha prenant la posture des trois singes

 

Ce qui est surprenant pour un occidental et sa lecture omote ou cartésienne de ces principes c'est qu'à première vue, ces conseils semblent complètement idiots. Je fus d'ailleurs le premier à penser au départ que celui qui respectait ce genre d'engagements à la lettre était un couard ou un imbécile. En effet, ne pas parler du mal (dans le sens général), ne pas le regarder en face, ou ne pas écouter ce qu'on en raconte ne le fait pas disparaître du tout et, de façon terre à terre, je me disais qu'il n'épargnerait pas non plus celui que je pouvais qualifier d'ignorant. Je me retrouvais moi même dans la position du Roi des Singes au début du conte mais...sans bonze pour m'éclairer.

En réalité, le conte et cette symbolique des 3 singes ne représentent pas l'ignorance comme idéal mais bien l'éveil par la sagesse intérieure. C'est un sens profond ou caché (ura). Le message est justement de ne pas se fier à ses sens. De se garder du matériel qui peut nous tenter tous et d'éviter de le véhiculer en soit même. C'est une invitation à l'humilité, à l'ascèce, à la simplicité et à l'intériorité.

Car celui qui ne désire rien, ne souhaite rien et ne possède rien ne peut pas être tenté par ses sens et le monde terrestre. Celui là se tournera vers lui même et non vers le monde extérieur et trouvera aisément la sagesse qu'il cherche.

On peut également dire que ce conseil est une prescription (martiale) d'abandonner le mental, de lui laisser de la place pour la vacuité. Le Roi des Singes se rend compte au fur et à mesure du conte qu'il n'est pas invincible parce qu'il est fort et violent mais parce qu'il est sage et qu'il suit l'enseignement du bonze l'invitant à faire le vide en lui. Le singe perd son animalité et devient meilleur juge et meilleur combattant en oubliant ses désirs terrestres qui perdent alors leur emprise sur lui.

On peut conclure que ce conte de sagesse est donc une invitation à devenir meilleur pour atteindre nos objectifs car nous sommes tous, un jour ou l'autre, des singes idiots. C'est ce que je vous invite à faire cette semaine en oubliant un peu vos préocupations terrestres (sauf de lire mes autres articles bien entendu) et à vous retrouver.

Faites le vide en vous, ne vous laissez pas manger par le matériel, ne le laissez pas vous avoir plus qu'il n'est nécessaire (nous ne sommes pas des bonzes évidemment) en dehors et sur le tatami (non, non, je ne suis pas devenu gourou, je vous rassure :-)). Et surtout, très chers lectrices et lecteurs, profitez pleinement de la vie et de ce qu'elle ne manque pas de vous apporter. Tout simplement.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Japon traditionnel

Repost 0
Commenter cet article