Le Keris, l'âme des guerriers malais

Publié le 22 Octobre 2014

Le Keris du sculpteur Neil Lawson Baker à Kuala Lumpur (source : site de Neil Lawson Baker)

Le Keris du sculpteur Neil Lawson Baker à Kuala Lumpur (source : site de Neil Lawson Baker)

Une fois n'est pas coutume et parce qu'il n'y a pas que les katanas dans la vie, j'aimerai vous exposer une coutume de ma culture d'adoption : la fabrication, le port et le combat au Keris (ou Kriss, ce qui n'est pas sans rappeler les oeuvres de Franck Herbert, l'un de mes auteurs préférés).

On dit souvent que le sabre japonais est l'âme du samouraï. Ce lien entre le bushi et son arme de prédilection n'est pas un fait culturel exceptionnel. La culture Malaisienne (de mon épouse) autour du Keris est tout aussi forte et cette arme possède d'ailleurs certaines des mêmes significations guerrières et spirituelles que le nihon-to.

Mais tout d'abord définissons ensemble la nature du Keris pour ceux qui ne sont pas familiers avec lui :

Il s'agit d'un poignard/épée courte traditionnelle du sud-est de l'Asie (particulièrement en Malaisie et en Indonésie). La lame est large à la base asymétrique et fine à la pointe. On peut également constater que la lame des modèles les plus courants "ondule" comme un serpent (bien qu'il existe des modèles très anciens à la lame droite et des modèles plus modernes d'une lame droite et fine signifiant la maturité) en référence au naga, être mythologique de l'hindouisme (par opposition ou complémentarité, le fourreau du Keris est souvent sculpté à l'effigie de Garuda, l'aigle géant afin de représenter ensemble les deux aspects contraires de Vishnou).

Probablement originaire de Java (le Keris le plus ancien retrouvé date de 1360 mais on trouve les premières traces du Keris sur des bas-reliefs datant du VII et VIIIe siècle après JC à Borobudur et Prambanan), les légendes et l'histoire divergent sur son origine. La légende la plus courante (étudiée par W.H. Rassers, indologiste hollandais) veut que Panji, héros du folklore javanais, fut le premier Empu (forgeron de Keris). Il est dit aussi que les deux premiers Empu furent Ganesh et Shiva. J'ai également lu que le keris serait venu de la civilisation Dông Son du Viet nam.

Les techniques de fabrication du Keris et les traditions autour de lui se sont répandus en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande, au Cambodge et dans les Philippines. On sait que l'arme était utilisée par les pirates du fait de son efficacité extrème en corps à corps. Cependant, cette arme était très loin d'être une babiole de bandit.

Trois personnes interviennent dans sa conception : un forgeron (pour la lame), un ébéniste (pour le manche et le fourreau) et un graveur (pour l'iconographie sur le manche et sur le fourreau) mais l'Empu est investit du rôle le plus crucial. On dit souvent que son travail va déterminer les propriétés spirituelles du Keris qui influence l'âme de son porteur et sa destinée. Un manque d'attention dans la conception de la lame et de ses motifs peut s'avérer un désastre car le Keris est censé disposer de propriétés puissantes qui s'imbriquent dans son propriétaire. On dit d'ailleurs que dans le meilleur des cas l'arme et le porteur sont en symbiose. Il s'agit donc d'une sorte d'harmonie entre la personnalité propre de l'arme et celle de son détenteur.

Un Empu, dans l'optique de forger la meilleure lame (appelée Wilah) possible (aux propriétés bénéfiques censées attirer la chance, le courage, l'estime des autres, le pouvoir ou un rang social élevé) ne peut forger un keris qu'à un seul moment de l'année qui est également déterminer en fonction de la personnalité du porteur. L'Empu doit jeuner, méditer et prier lorsqu'il a enfin pu déterminer l'alliage le plus adapté et débuté son ouvrage qui peut prendre jusqu'à huit mois de travail acharné au marteau (L'Empu comprime le nickel par martellage entre différentes couches de fer jusqu'à donner un bloc appelé Saton qui sera divisé en deux puis inséré autour de la couche d'acier).

 

Modèle de Keris antique du XVII ème

 

L'alliage du Keris est également variable (bien qu'il soit toujours composé de différents métaux comme le fer, l'acier, le wootz, le nickel et même pour les modèles les plus rares le fer météoritique indonésien), révélé à la trempe dans un bain acide d'arsenic et de citron vert. Le motif unique de la Wilah est appelé Pamor et chaque Pamor possède en lui même une symbolique différente. Le degré "d'ondulation" de la lame est aussi chargé d'une autre symbolique qui détermine certaines vertues (le nombre de ses courbes est toujours impair). La forme et les motifs de la lame forment ce qu'on appelle le dhapur.

Malheureusement, comme pour la plupart des techniques traditionnelles de forge, la fabrique artisanale du Keris a pratiquement disparu. Le nombre d’Empu vivant et à même de transmettre leur savoir est en diminution constante et la plupart des Keris fabriqués qui arrivent en occident sont des objets mercantiles dépourvus d'une identité propre alors qu'un Keris est censé ne pas s'acheter (il s'agit d'un héritage qu'on transmet uniquement d'un chargé de famille à un autre).

Les modèles "vide" (dépourvus d'âme) sont d'ailleurs appelés "Ageman". Les modèles disposant des propriétés les plus puissantes sont, eux, nommés "Pusaka Tayuhan". Il est évident que ces derniers modèles sont sans comparaison.

Malgré cette déperdition de savoir, les coutumes populaires continuent d'encourager le port du Keris quelque soit sa valeur. Les hommes le portent dans le dos, le fourreau pointant vers la gauche tandis que les femmes le portent sur le devant.

Les Keris sont toujours comme des objets de famille, des amulettes, que l'on exhibe uniquement lors des cérémonies les plus importantes comme les mariages, les naissances, les morts ou les sucessions. On continue de les utiliser dans certaines cérémonies et le Keris peut même représenter son porteur en son absence.

 

Des Empus en plein travail (source : adebuissy.blogspot)

 

La coutume est le Keris ne s'utilise pas. La réalité est évidemment plus complexe. Comme je le mentionnais au début de ce billet, l'histoire nous démontre que de certaines couches de la société malaise utilisaient le keris comme arme de défense (paysans, pirates, garde du corps...).

A ma connaissance il existe également des représentantions de combat au keris dans les arts martiaux traditionnels malais (Pencak Silat notamment). De même la tenue cérémonielle des combattants de Pencak Silat peut comporter le port d'un Keris. Je n'ai évidemment pas la science infuse mais il est donc fort possible que certaines techniques aux armes existent spécifiquement pour le keris (d'autres armes sont plus souvent utilisées) et je suis preneur de vidéos ou articles sur le sujet.

Lors de certains mariages malais, les mariés peuvent d'ailleurs porter le keris et des démonstrations de silat pulut ou de silat pengantin peuvent comporter des "combattants" au keris (bien que ces événements soient ritualisés). Il existe également en Indonésie la coutume de la barrière où le prétendant affronte un membre masculin de la famille de sa promise (heureusement, je n'ai pas eu à affronter mon beau père au couteau sinon je pense que je ne serais pas en train de vous écrire ;-)).

Je ne serais donc pas étonné que certains niveaux de connaissances comprennent un apprentissage profond de cette arme bien que son utilisation comprenne des risques d'ordre spirituels (traditionnellement, la lame dégainée est censée perdre la totalité ou une partie de ses propriétés).

Si vous voulez en tout cas en savoir plus sur l'arme proprement dite, je vous conseille des sources bien plus spécialisées que moi, ce site en Français notamment est très intéressant.

Pour les Anglophones, je vous invite aussi à lire cet article du Sunday Times qui m'a beaucoup inspiré. A voir aussi, cet article sur les Empu sur Blade Of the gods.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux

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