Le Jitte, précurseur des deux sabres

Publié le 13 Janvier 2015

Kuroda Tetsuzan et techniques au jitte (source : Douga Flashy)

Je me souviens avoir lu avec intérêt le développement de Kenji Tokitsu concernant les origines de l'art et des techniques de Miyamoto Musashi dans son ouvrage consacré à ce samouraï bien connu de tous. L'auteur, que je recommande fortement (et que m'avait conseillé Leo Tamaki), y expose avec beaucoup de minutie et de respect pour les documents historiques qu'il étudie de façon crédible et réaliste, son analyse des origines du Hyoho-Niten-Ichi-Ryu (l'école des deux sabres de Miyamoto Musashi).

Selon Tokitsu senseï,  le Jitte serait, en effet, directement lié à l'utilisation des deux sabres par Musashi du fait qu'il était souvent utilisé dans la famille et l'entourage martial de l'expert en plus du sabre de la main directrice et afin de bloquer le nihonto (katana) de son opposant. C'est ce savoir du jitte qui est à l'origine de l'art du sabre du maître.

Comme référence technique de Musashi, citons Miyamoto Munisaï (père de Musashi), reconnu dans de nombreux textes comme maître de l'art du jitte et du sabre, et selon certains, élève de l'école Tôri Ryu d'Hirata Shôkan. On peut citer également le moine Nakatsukasa de l'école Takeuchi-Ryu jujutsu dont on suppute un échange technique avec Munisaï (et donc une influence sur l'apprentissage de Musashi).

Ce qui est très probable c'est (toujours selon l'analyse de Tokitsu senseï) qu'en analysant les techniques de sa famille et de son entourage, Musashi aurait donc d'abord étudié le Jitte et ses jutsus puis, petit à petit, intégré l'utilisation de ces techniques non pas avec un jitte traditionnel mais avec un second sabre, jugé par lui plus efficace d'un point de vue purement stratégique.

 

L'analyse de KenjiTokitsu est très originale et doublement intéressante :

-Premièrement, elle nous expose la pensée et le cheminement technique du plus célèbre expert en sabre du monde. Comme on peut étudier l'Aïkido à la lueur des éléments du Daito Ryu Aïkijujutsu, il devient alors possible de tenter de comprendre pourquoi le Niten Ryu a évolué jusqu'à une forme à deux sabres et d'en tirer un enseignement profond et précieux (bien que difficile à entrevoir lorsqu'on est pas initié au niten et peu connaisseur du Jitte-jutsu).

La question très simple en elle-même : "pourquoi avoir abandonné le Jitte pour le Niten ?" devient le point de départ d'une quête de technique que j'affectionne tout particulièrement (même si cela n'a, a priori, rien à voir bien sur) depuis que j'ai commencé à étudier l'Aïkiken avec mes professeurs.

-Deuxièmement, cette analyse nous permet aussi de comprendre que non, bien que génie, Miyamoto Musashi n'était pas aussi complètement autodidacte que veulent bien nous faire croire les légendes. Ses partis pris deviennent alors certes moins incroyables mais, à mon sens, peut être plus profonds et bien plus enrichissants.

C'est dans cette optique et à la lueur de ces écrits remarquables de Kenji Tokitsu que je me suis intéressé plus profondément au Jitte en lui même et aux rares utilisations filmées que démontrent certains experts. On sait que la toile est emplie d'illusions et d'attrape-kohaï et il me fallait donc trouver quelque chose qui tiennent martialement la route et soit convaincant pour le mitori geiko (l'entrainement du regard).

Logiquement, après quelques études, je vous propose donc tout d'abord deux vidéos de Jitte jutsu de Kuroda Tetsuzan senseï. Ce dernier est d'ailleurs plébiscité par Kenji Tokitsu lui même dans ses ouvrages et je me suis dit qu'il était donc logique de les incorporer à mon article aux fins d'illustration concrète et de vous amener à l'observer avec la plus grande attention.

Précisons également que ces vidéos inspirantes font partie d'une série tout aussi intéressante à observer avec une grande humilité : Il n'est bien sur pas possible de traquer les gestes invisibles de Kuroda senseï sans disposer au moins un minimum de l'enseignement du Shinbukan. A noter enfin que cette école est évidemment différente du Hyoho-Niten-Ichi-Ryu et que je ne suis qu'un gentil kohaï dont le niveau d'analyse vaut ce qu'il vaut.

A la lueur de ces précieux éléments et d'autres recherches plus rustiques que celle de la vidéo, je me suis essayé toutefois très modestement à quelques réflexions afin de déterminer quelles étaient les raisons de la transformation d'une technique avec arme et jitte en technique à deux sabres. C'est ce que vous invite à découvrir avec moi.

 

Le Jitte Jutsu comme technique de défense :

Selon Imai Mayasuki, maître de l'école de Miyamoto Munisaï, père de Musashi, nous indique que malgré la substitution du sabre, il existe toujours plusieurs techniques de Niten Ichi Ryu Jitte Jutsu en vue de répondre à différents types d'attaque. Ces techniques sont des techniques de défense et non d'attaque. Il est intéressant de noter que ces techniques, courantes plus tard dans les corps de police Japonais, n'étaient que peu usités à l'époque de la jeunesse de Musashi. Le Jitte y était surtout représenté comme une arme de guerre, une arme de champs de bataille utilisée de la main non directrice. Le génie de Musashi, vivant à une époque plus pacfique que ses prédécesseurs, a été de conserver la fonction principale de l'arme et son essence tout en remplaçant dans l'usage quotidien de son buki waza le jitte par un second sabre moins encombrant et plus efficace lors de duels (et non lors d'une bataille rangée). C'est probablement la première et plus triviale des raisons de cette évolution technique.

 

Le Jitte pour crocheter le sabre :

L'utilisation basique du Jitte est bien évidemment la plus facile à identifier par le tout venant. Le Jitte modene tel qu'il est présenté sur la vidéo et dans l'imaginaire courant dispose d'une lame plus courte qu'un wakizashi (sabre court) et d'une sorte de poignet/crochet à la base de la garde servant à attrapper la lame de l'adversaire afin de la briser, de la bloquer, de s'en emparer ou de la forcer à prendre une direction voulue.

Comme le précise toutefois Kenji Tokitsu, la forme du Jitte a évolué. "Selon l'ouvrage de Imai Masayuki, maître contemporain de l'école de Musashi, le jitte de Musashi était tout différent. Le nombre de crochets étaient de dix, ce qui correspond à l'éthymologie du terme Jitte qui veut dire dix mains."  La fonction principale des deux formes de Jitte était cependant semblable : l'immobilisation du sabre (on peut même dire que la forme ancienne était plus efficace encore pour immobiliser).

On peut d'ors et déjà se demander pourquoi Musashi a fait le choix technique d'échanger une telle capacité de poing pour un second sabre dans ses attaque (l'école du Niten Ryu conserve des techniques utilisant le Jitte comme utilisation défensive mais le jitte est alors la seule arme en main) qui ne permet aucunement de bloquer ou bien de s'emparer de l'arme de son opposant.

Kenji Tokitsu explique : "Nous pouvons penser que cette façon de pratiquer le Jitte (ndl : pour l'attaque) a apporté à Musashi une base importante pour l'élaboration de son art des deux sabres. En effet, nous pouvons considérer que le sabre court a été substitué au jitte et aussi que la fonction majeure de celui-ci (parer et immobiliser le sabre de l'adversaire)".

A mon sens, une meilleure allonge est probablement ce qui a convaincu l'expert. En effet, un deuxième sabre possède à la fois le potentiel de bloquer l'arme adverse (cf : la parade en croix ou en ciseau si réputée de Musashi et décrit dans le traité des cinq roues reprend la fonction principale du jitte) mais également de ne pas avoir à prendre le risque de trop s'approcher de lui comme on peut l'observer sur les vidéos. Ce choix est cependant un choix risqué car la difficulté de maniement de deux sabres et la grande force qu'il faut pour parvenir avec eux à bloquer son opposant (exercice auquel je me suis amusé en ne disposant que de bokuto légers) est un risque calculé. A l'inverse, le manieur de Jitte est obligé de se mettre en danger afin de saisir la lame de son adversaire mais, une fois fait, il dispose de l'effet de levier là où le pratiquant du niten ne va disposer que de sa rapidité et de sa propre force physique.

On sait que Musashi préfèrait une très forte allonge (ses propres bokuto n'étaient pas taillés, selon la légendre, dans une rame de bateau ?) ainsi que des attaques rapides et puissantes afin de vaincre son opposant de préférence en un seul coup (souvent d'ailleurs, par surprise). Il est à supposer que cette façon de faire qui était son tempérament l'a donc amené à transformer une technique de sabre et de jitte en une technique à deux sabres, correspondant mieux à sa propre façon de se battre.

Il est cependant à soupçonner que de nombreuses raisons stratégiques et de gestes cachés expliquent bien mieux ce choix.

 

Le Jitte pour contrer le sabre :

On peut également observer en étudiant un utilisateur du jitte aussi doué que Kuroda senseï, que cette arme peut également servir de façon plus dangereuse à contrer un sabre. Je pense qu'il s'agit là d'un enseignement plus sensible (mais ce n'est que mon inerprétation personnelle) dans la mesure où ces techniques vont nécessiter un déplacement et un position du corps plus basse afin de limiter le danger dans ce déplacement.

Là encore, on peut tenter de comprendre pourquoi Musashi a estimé l'utilisation de deux sabres plus efficace. Il s'agit certainement du fait que, dans ce cas, l'utilisation de deux sabres permet d'écarter plus complètement une lame adverse tout en permettant, de sa position, d'effectuer non plus un tsuki (seule option à mon sens avec un Jitte) mais bien un tsuki et plusieurs options de coupe notamment en kesa giri.

Musashi a-t-il seulement estimé que deux sabres permettaient tout simplement de disposer d'un plus grand panel d'option à opposer à un combattant ? Possible.

Là encore, ce type de techniques va nécessiter une grande force et un utilisateur de Jitte pourrait aisément l'emporter en rapidité et en maniabilité dès lors que le ma-aï, la distance, devient très légèrement inférieure à celle d'une lame. De même, réduire la surface disponible pour contrer la lame de l'ennemi est aussi un risque mais peut s'avérer un grand avantage si l'on souhaite non plus contrer simplement mais feinter son adversaire.

C'était, je me souviens lorsque j'étais escrimeur en compétition, le principal intérêt d'un fleuret par rapport au sabre (ma spécialité) ou de l'épée. Le fleuret devenant alors non plus un outil de défense mais une sorte d'aiguille de précision extrèmement efficace en attaque. Si l'on poursuit cette comparaison, on se rend cependant compte, comme pour le fleuret, que ce type d'outil est "un outil à un coup" où la défense devient difficile et fondée majoritairement sur le réflexe. On peut estimer que Musashi, conscient des forces et faiblesses de ce type d'armes, préférait aussi s'assurer qu'il disposait d'une défense solide et adaptée à tous les assauts conventionnels de l'époque, d'où le choix plus logique de deux sabres et non plus du Jitte en la matière, extrêmement (voire trop ?) spécialisé.

 

Le Jitte comme kaeshi waza :

Explorons ensemble une dernière option qu'on peut observer dans la série de vidéo proposée par Kuroda Senseï. Je veux bien sur parler du kaeshi waza (le choix du terme étant un parti pris), la technique de contre-attaque. J'englobe en la matière toutes les techniques afin d'exprimer une contre-frappe en réaction à une attaque de l'adversaire mais également les techniques ou cette contre-frappe amène au désarmement pur et simple du sabre de l'opposant.

Evidemment, dans le kenjutsu du Hyoho-Niten-Ichi-Ryu (dont je vous propose un petit extrait tout de même à la fin de cet article) ou bien dans les techniques étudiées telle que l'expose Kenji Tokitsu par Musashi lui même, l'option de la récupération devient impossible puisque nous tenons une arme dans chaque main. Vous vous demanderez cela dit, qu'est ce qui a poussé Musashi à vouloir se fermer définitivement de la possibiltié de voler l'arme des mains de son adversaire ?

Pour ma part, de ma ridicule expérience de l'escrime puis de l'Aïkiken et du Ken jutsu en général, je pense que sur un champ de bataille et dans l'optique d'une stratégie telle que la proposait Musashi à travers son oeuvre (dont le gorin no sho n'est qu'une partie), la place du jitte comme moyen de défense devenait tout simplement moins efficace car elle permettait d'épargner l'adversaire. Musashi n'était pas un adepte d'un kenjutsu du pardon et seul la fin de sa carrière de maître du sabre l'amène à se poser la question de l'intérêt de la victoire sans la mort de ses adversaires. Par extension, on peut donc supposer qu'un second sabre lui donnait d'avantage d'option pour atteindre son adversaire de façon rapide, efficace et définitive.

Comme le dit Musashi dans le rouleau de la terre "A l'age de trente ans, j'ai réfléchi et je me suis aperçu que si j'avais vaincu, je l'avais fait sans être parvenu à l'ultime étape de la stratégie. Peut être parce que mes dispositions naturelles pour la voie m'avaient empêché de m'écarter des principes universels, peut être parce que mes adversaires manquaient de capacité en stratégie".

En ce qui me concerne, je comprends par là notamment que son tempérament et celui de ses adversaires le poussait jusque là à obtenir, par choix ou nécessité, une victoire par la mort ou le sang versé. Et donc très éloigné d'une logique de contrôle élaboré de son opposant que m'inspire le Jitte.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux

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