La Différence comme richesse : Entretien Avec Marie Apostoloff

Publié le 1 Septembre 2014

Marie Apostoloff et Isseï Tamaki en action à Herblay (source : M.A)

Marie Apostoloff et Isseï Tamaki en action à Herblay (source : M.A)

Au détour de mes recherches sur l'Aïkido féminin et de mon escapade à la NAMT 2014, j'ai pu découvrir le travail très intéressant d'une élève de Léo Tamaki qui gagne à être découverte et que certains connaissent déjà : Je veux bien sur parler de Marie Apostoloff. Celle que j'appelle très amicalement "la Dame du Kishinkaï" (même si elle va m'arracher la tête de l'affubler d'un surnom pareil) n'est pas forcément l'une des pratiquantes les plus médiatisée du Léo national. Et c'est un tord que je souhaitais réparer avec vous car son sérieux, son humilité, son humour décapant et son analyse sans concession valent bien un petit détour, qu'on soit déjà un pratiquant du Kishinkaï ou bien un simple kohaï ouvert et curieux comme moi de tous les enseignements variés que peuvent offrir notre discipline.

Sans plus attendre, je vous invite donc à découvrir le résultat de mes échanges avec cette Aïkidokate touche-à-tout et déterminée qui mérite bien cette mise en avant sans prétention et dans un esprit très décontracté :

Aïki-kohaï : Comme tu le dis si bien sur ton blog (Ki quest) "Le temps passe vite et il ne faut surtout pas le perdre". C'est LA question de base mais comment as-tu découvert l'Aïkido ? Et surtout quel est ton parcours depuis ton arrivée à Paris ?

Marie Apostoloff : C'est tout à fait par hasard que j'ai découvert l'aïkido. Dans une période de vie où l'envie de pratiquer un art martial se faisait sentir, j'ai d'abord émis le souhait d'en pratiquer un beaucoup plus percutant: le sanda.

Je me suis donc renseignée, et c'est pour de mauvaises raisons que j'ai décidé de ne pas m'y inscrire. Le lieu de pratique étant trop éloigné de mon lieu de résidence, allié à cela une bonne envie de donner des coups mais pas forcément d'en recevoir. Ces facteurs m'ont fait réfléchir et m'ont obligée à faire un choix. J'ai continué les recherches et suis tombée sur l'aïkido.

Je me souviens des premières vidéos visionnées sur le net qui m'ont certainement donné l'envie de pratiquer cette discipline. Celles de O'sensei, Tamura sensei, Christian Tissier et même Kuroda sensei.
Le choix étant fait, je me suis donc présentée à mon tout premier cours d'aikido. Un cours d'armes. Ça m'a tellement plu que la semaine suivante je participais à mon premier stage. Un stage de 300 personnes à Bordeaux donné par le très impressionnant Tamura sensei.

Mon parcours est donc assez simple, un premier sensei à Limoges, puis un deuxième  pour lequel j'ai beaucoup de respect, Eric Bricout ( un très grand merci à lui ;-) )

Après un arrêt de deux ans, je reprends et me présente au stage de Léo Tamaki dont on commençait à parler: je voulais voir ce que cela donnait. BINGO! Depuis je suis l'une de ses élèves et cela fait trois ans que ça dure.


Aïki-kohaï : Lorsque tu étais Kohaï, qu'est-ce que tu trouvais le plus difficile dans la pratique de l'Aïki ? Et aujourd'hui ?

Marie Apostoloff : Tout d'abord je tiens à dire que je suis toujours Kohaï ! Tantôt sempaï tantôt kohaï, on a tous des élèves au-dessus et en dessous de nous. De plus je suis entourée de personnes pratiquant depuis près de 30 ans pour certains. C'est tout dire...
L'une des choses les plus compliquées à mes yeux dans mes débuts, a été le fait d’exécuter une technique en gardant constamment la même vitesse. Sans saccader, sans accélérer, sans heurts, avec un certain tempo à garder. Je n'ai eu conscience de ces principes qu'en arrivant à Paris et donc chez Léo Tamaki.

Je pense avoir progressé là-dessus tout en y restant toujours extrêmement vigilante aujourd'hui.

Actuellement la liste des choses difficiles s'allonge.

Je pense d'ailleurs que cela est normal. Plus tu rentres dans la sophistication, plus tu deviens technique, plus les heures d'entrainement s'accumulent, bref plus tu avances, plus les choses travaillées deviennent compliquées et nombreuses. L'une des choses les plus difficiles, est de faire de mon gabarit, une force. Au Kishinkaï nous travaillons beaucoup sur la modification de l'utilisation du corps, la lecture de l'intention, la distance, le "tempo", la "non-poussée", la vitesse constante et bien d'autres principes difficiles mais passionnants.

Étant une femme de petite taille, je ne peux faire l'impasse sur aucun de ces principes et les travaille avec tout mon sérieux, mes doutes, mes qualités et mes défauts. J'y mets tout ce que je suis.

 

Marie Apostoloff lors de la NAMT 2012 (source : M.A.)

 

Aïki-kohaï : As-tu été sensibilisée à l'Aïkido féminin par tes professeurs ? Que penses-tu de l'évolution actuelle de cet aspect de notre art martial qu'on constate souvent majoritairement masculin ?

Marie Apostoloff : Je trouve que dans notre disciple qui prône l'harmonie règne une certaine hypocrisie.
Je m'explique, nous pratiquons un art dit du "faible" ou comment le vieillard, l'enfant ou la femme peut arriver à maitriser une personne plus forte, plus grande, plus jeune etc…

Nous ne pouvons et nous ne devons donc pas nous appuyer sur des capacités physiques destinées à disparaitre avec le temps et encore, quand elles sont là. Ça, c'est en théorie.
En pratique, je trouve que beaucoup utilisent la force brute et s'éloignent ainsi de cette idée. Beaucoup s'enorgueillissent de "rentrer" telle ou telle technique en s'appuyant sur la force ou t'empêchent de passer la tienne en bloquant.

Je constate également que bien des senseis se montrent "frileux" quant au choix de uke femmes lors de stages.

Très peu de médiatisation également pour ces dames et peu de mise en avant. Mais où sont donc les senseis femmes? Comment peut-on avoir autant de licenciées et aussi peu de haut-gradées? C'est juste un écart entre le discours et les actes.

Et je pense que ce qui se passe en aïkido est le simple reflet de ce qui se passe dans notre société. L'égalité n'existe pas. L'avantage est que tout reste à faire pour l'aïkido féminin et je songe de plus en plus à m'investir dans cette direction. Peut-être dans quelques années.
Je ne peux donc pas dire que j'ai été sensibilisée à la "cause féminine" par mes professeurs cela tient plus d'une quête personnelle. C'est quelque chose que j'ai toujours eu en moi. Aujourd'hui encore je mets un point d'honneur pendant les cours à aider mes kohaïs féminins.

Aïki-kohaï : Question très classique mais...pourquoi si peu de femmes dans les directions techniques fédérales ? Et pourquoi si peu de femmes au-delà du 5ième dan ?

Marie Apostoloff : Ah mais c'est une très bonne question! Il faudrait la poser aux concernés, les décideurs. (sourires inside)

Aïki-kohaï : On dit (légende urbaine de machoman) que les femmes sont attirées par le côté esthétique de l'Aïkido ? Connerie, intox, demi-vérité ? (ndlr : ce n’est pas du tout le cas pour mon épouse)

Marie Apostoloff : Oooh (rires), chacun vient au dojo pour ses propres raisons, et si certaines viennent pour l'esthétique, ou telle ou telle idée, je n'y vois rien à redire. Leurs raisons peuvent être différentes de celles pour lesquelles elles décident de rester ou de partir. Les raisons et les motivations évoluent sans cesse.

Beaucoup de gens viennent à notre discipline parce qu’ils trouvent ça beau: " on dirait une danse", ou bien parce que la pratique fait du bien à l'esprit ainsi qu'au corps.
Soit, à chacun ses raisons, et je pense qu’elles sont toutes valables.

Aïki-kohaï : Est-ce plus "dur" (seconde légende urbaine) d'être une pratiquante qu'un pratiquant (je pense notamment aux partenaires virils qui jouent des muscles pour impressionner ces dames et aux propos qu'on entend et qu'on lit partout) ? As-tu une expérience désagréable à me raconter là-dessus (ou agréable au contraire) ?

Marie Apostoloff : Je ne pense pas que ce soit plus dur pour une femme en tout cas en ce qui concerne la pratique. Certaines femmes ont même plus de facilité que certains hommes, à pratiquer l'aïkido souple que nous travaillons au Kishinkaï.

Le gabarit rentre certainement en compte mais pas le genre. Tous mes amis pratiquants y compris masculins, rencontrent les mêmes difficultés que les miennes lorsque nous tombons sur plus "dur" ou moins sensible que nous. La véritable difficulté réside dans le fait de "dompter ses propres démons".

Hommes et femmes sont à ce sujet à égalité. C'est la crédibilité qui n'est pas la même. Une femme devra "cravacher" deux fois plus pour se faire une place voilà tout. Etant une petite femme, j'ai tout de suite compris que l'exactitude technique devrait être mon cheval de bataille. Dans sa dernière interview Hino sensei nous fait part de son expérience à ce sujet:


«Ndlr :" Interview d'Hino Akira par Léo Tamaki :

Comment les petits gabarits peuvent-ils faire fonctionner les techniques?

Pour les petits comme moi ou les femmes, il est indispensable que chaque chose soit exécutée avec la plus grande précision. Il leur est impossible d'utiliser les raccourcis de la force.

Lorsque deux personnes cherchent à réaliser le même mouvement, celle qui a l'avantage physique ne peut être défaite que par une technique plus précise.
" »
 

Concernant les anecdotes, je pense souvent à ce que m'avait dit Ellis Amdur. L'une de ses profs (et oui, une femme ;-)) faisait la même taille que moi. Il disait d'elle qu'elle dégageait beaucoup de choses. Une petite femme qui prenait beaucoup de place...Et iI est vrai que je pose régulièrement la question aux différents senseis que je croise.

 

Travail avec Yari (source : M.A.)

 

Aïki-kohaï : A moins que le coca (ou la bière) n'ait obscurcit mon jugement de Kohaï, j'ai pu aussi t'observer à la NAMT 2014 ? Comment as-tu abordé cet événement ? Et sinon, c'est comment d'avoir pour uke Leo Tamaki lors d'une démonstration :-) ?

Marie Apostoloff : Tout d'abord merci d'être venu nous voir et j'espère que cela t'a plu! ;-)

La NAMT (ndlr : La nuit des arts martiaux traditionnels) représente quelque chose d'important à mes yeux car c'est un excellent moyen de montrer ce qu'est notre aïkido. C'est toujours une source de stress dont on se souvient longtemps. J'ai encore en mémoire celle de 2012 où mon cœur a bien failli sortir de ma cage thoracique (rires).

Forte de cette expérience j'ai su beaucoup mieux gérer le stress cette année.
Je m'étais également fixé beaucoup d'objectifs pour la démo dont certains n'ont pas été atteints, ce qui m'a valu de sortir de scène en serrant les dents. Mais j'y ai pris énormément de plaisir et je suis fière de l'avoir fait! Les démos sont aussi un bon moyen de vivre ses challenges personnels.

Et une progression en résulte ! S'il est vrai que j'ai l'habitude de travailler en cours avec Léo, il est assez déroutant de lui appliquer des techniques lors d'une démo. Il est présent, compact et a un corps capable d'absorber chacune de vos attaques. Il n'a pas fait de cadeaux malgré un niveau bien supérieur au nôtre. Et c'est je pense parce qu'il nous fait confiance, c'est très appréciable.

La difficulté majeure a été de tout donner pour réussir les deux objectifs que je m'étais fixés: la démo et le grade passé la veille! Objectifs très différents. Il a fallu rester concentré du premier au dernier jour de stage et ce pendant une semaine, aller au boulot, décrocher son Dan et ne rien lâcher pour effectuer dès le lendemain la démo. Ça a été la semaine la plus intense de toute l'année et je suis fière de l'avoir gérée. J'ai beaucoup dormi la semaine d'après :-D.

Aïki-kohaï : Mais d'ailleurs puisqu'on en parle, comment as-tu rencontré Léo Tamaki ? Qu'est-ce qu'il apporte à ta pratique quotidienne ?

Marie Apostoloff : Je l'ai rencontré en stage à Saint Yrieix, non loin de Limoges, après deux ans d'arrêt. Ça m'a plu et quelques mois après je descendais dans le célèbre dojo de maitre Tamura à Bras au Shumeikan.

Michael Martin et Léo y donnaient un stage pendant une semaine. C'est là que j'ai fait la connaissance de "la fine équipe" et que je rencontrais ceux qui allaient devenir plus tard des amis.
Leo apporte beaucoup à ses élèves, au-delà de l'aspect technique, il représente un exemple. Jamais à l'arrêt, toujours en mouvement, il va constamment de l'avant et nous pousse à en faire autant. Je dirais que c'est l'homme aux 1000 projets, et le plus fou dans tout ça c'est qu'il les réalise presque tous. Il est une grande source de motivation, il est un guide pour nous tous. Il apporte à chacun ce dont il a besoin en fonction de ce qui lui manque. L'humilité pour certains, le fait de trouver sa juste place pour d'autres, la confiance en soi et le fait de toujours remercier...

Aïki-kohaï : D'autres maîtres guident ils tes pas de pratiquantes ?

Marie Apostoloff : Bien sûr, Kuroda sensei, Hino sensei, Kono sensei, Allen Pittman, Ellis Amdur, et bien sûr Gozo Shioda. Chacun à sa manière guide ma pratique. Il y a aussi Tanguy Levourch, Julien Coup et Issei Tamaki que je suis régulièrement sans oublier Brahim Si Guesmi.

Aïki-kohaï : Quel est ton avis sur le Buki-waza ? Indispensable ? Accessoire ?

Marie Apostoloff : Le travail des armes n'est ni indispensable à mes yeux, ni accessoire.
Chacun est libre de les travailler en fonction de l'importance qu'il leur donne.
Personnellement, je considère que ce sont les deux facettes d'une même pièce. Il ne faut pas penser que travailler à main nues et aux armes soient deux approches de travail différentes, sinon comment travailler de façon cohérente? Comment lier les deux?

Je me souviens qu'à mes débuts, la question se posait déjà. J'ai toujours été étonnée par cette question que je juge stérile.

J'ai fait dix ans d'équitation avant de pratiquer l'Aïkido, doit-on faire l'impasse sur le dressage pour sauter des obstacles? Doit-on faire l'impasse sur une partie de la discipline alors que c'est cela même qui la rend si riche? Je trouve cela un brin absurde.

Et le travail à genoux dans tout ça? Pourquoi continue-ton de travailler à genoux alors- même que cette configuration n'existe plus. Surtout chez nous, occidentaux! Eh bien parce que si nous arrêtons les armes et le travail à genoux, nous perdrons je pense, l'une des richesses de notre discipline. Il ne restera plus alors, que le travail à mains nues! De plus le travail aux armes apporte une tension plus élevée que celle à mains nues, une autre distance, une autre forme de concentration, ce qui enrichit toujours plus notre pratique.

 

Séance de Buki Waza (source : M.A.)

Aïki-kohaï : On a l'impression (à lire les articles de Léo notamment) que tu es également un bourreau de travail (et même une jambe dans le plâtre ne t'arrête pas :-)). Est ce vrai ? Est ce qu'il t'arrive de dormir un peu (mais pas en suwari waza) ?

Marie Apostoloff :  (Rires) Bien sûr qu'il m'arrive de dormir, j'ai juste beaucoup d'énergie voilà tout. Oui j'ai eu une jambe dans le plâtre et cela n'a pas cassé mon envie, mais j'ai traversé des moments très compliqués.
Je mets juste mon énergie au service de ce que j'aime faire, l'inverse serait du gâchis. Quand j'aime je ne compte pas!

Aïki-kohaï : Ton blog Ki quest est aussi très sympa. Qu'est ce qui t'a poussé à écrire sur l'Aïkido et les arts martiaux en général ?

Marie Apostoloff : Pas ma nature profonde, ça c'est sûr. ;-)

Je parle volontiers de beaucoup de choses mais garde pour moi les thèmes profonds à mes yeux. Il y a beaucoup de choses que je garde sous silence, c'est comme ça. J'ai tendance à penser que nous sommes seuls. Du coup, dire ce que j'ai à dire devant des lecteurs et une véritable prise de risque.
C'était inconfortable au début et petit à petit, j’apprends, cela devient un peu plus facile. En fait c'est grâce à Léo que je décidais d'ouvrir un blog. Dans le but d'enrichir la réflexion. Car si beaucoup de gens s'expriment et parlent de leurs ressentis, cela peut être bénéfique pour l'ensemble.

Aïki-kohaï : Penses-tu qu'un événement dans le genre d'une NAMT et présentant uniquement des expertes serait envisageable aujourd'hui ? Et dans l'avenir ?

Marie Apostoloff :  Je ne pense pas que ce soit une bonne chose, le simple fait de se poser la question prouve qu'il y a un problème. On vit dans une société qui différencie les gens au lieu de mettre en avant leurs points communs. Ainsi on nous met dans des petites boites regroupant les personnes qui pensent d'une manière similaire à la nôtre. La différence n'est plus ressentie comme une richesse mais comme quelque chose dont il faut se méfier.

A mon sens les expertes devraient faire partie des mêmes évènements que les hommes, et ce, le plus naturellement possible. J'avoue que l'une de mes ambitions secrètes est de gommer ce décalage. Je travaille aujourd'hui pour que demain, Hommes et Femmes soient perçus de la même manière et que plus aucune femme ne soit mise sur le banc de touche parce que le public attend par exemple...de la testostérone.

Aïki-kohaï : D'autres idées et initiatives nouvelles sont-elles à réfléchir pour amener les femmes à l'Aïkido ? Es-tu prête à t'impliquer pour cela ?

Marie Apostoloff : Plus de femmes sur le devant de la scène, plus de Uke féminin, plus de haut-gradées...
Mais comment faire évoluer les mentalités? Sans doute cela passera-t-il par l'évolution plus que par la révolution.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Entretien

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