La génération de waka senseï

Publié le 27 Décembre 2014

Waka senseï à Tanabe en 2008

Démonstration de Waka Senseï au Nihon Budokan (52e AJAD 2014)

On dit souvent qu'il y a maintenant au moins quatre générations de pratiquant de l'Aïkido.

La première génération qui est contemporaine du fondateur et qui fut la seule génération dotée de la chance de pratiquer sous son enseignement direct (Yamaguchi Sensei, Noro sensei etc...). La deuxième génération qui, comme Christian Tissier, Daniel Toutain et beaucoup d'autres ont pu recevoir l'enseignement des élèves du fondateur et suivre le développement global de l'Aïkido à travers le monde. Il y a ensuite la génération de mon senseï, élève des élèves des élèves du fondateur dont certains ont encore eu la chance d'approcher quelques géants de la seconde génération bien que cela soit rare.

Et puis il y a ma génération à moi, la quatrième, dont on dit souvent qu'elle est la génération de waka senseï.

Evidemment, il faudrait de longs paragraphes pour expliquer l'avantage et l'inconvénient d'être de cette fameuse "quatrième génération" qui n'a pas vécu ni l'essor, ni le développement de l'Aïkido puisque "tout était déjà là" à notre arrivée sur les tatamis.

Mais en entendant cette expression "génération de waka senseï", j'ai eu envie de m'interroger sur ce qu'elle impliquait et sur le "personnage" de l'actuel waka senseï en lui même.

Qui est donc Waka senseï (pour ne pas perdre les kohaïs lecteurs du blog) ?

Mitsuteru Ueshiba, né en 1980, est le fils du troisième Doshu (l'actuel Moriteru Ueshiba) et traditionnellement on le surnomme Waka senseï ce qui veut dire : "le jeune maître" ou encore "le sucesseur" ou le "futur maître". Ce titre indique notamment qu'il est censé, en tant qu'arrière-petit-fils du fondateur et dans le respect du système lemoto, succéder à son père pour devenir dans l'avenir le futur Quatrième Doshu (gardien de la voie) de l'histoire de l'Aïkido.

La biographie de waka senseï est connue mais assez succinte, on peut dire que le "jeune maître" est un homme marié depuis 2008 et qu'il est aussi un jeune papa du petit Hiroteru. Martialement parlant on indique également très souvent qu'il fut Dojocho de l'Aïkikaï Iwama Dojo courant 2010 et qu'il anime depuis avril 2011 un des cours réguliers du dojo principal le jeudi matin (6h30-7h30) traditionnellement réservé à l'actuel Doshu.

Ce qu'un kohaï ne lira pas c'est "ce qu'on dit souvent de lui" dans le petit monde de l'Aïkido et c'est ce qui m'intéresse. Ce bon vieux Gerald l'ayant cotoyé de près il y a peu tord le cou à ces mauvaises rumeurs disant que son cours est déserté, que waka senseï est d'une douceur minérale etc etc...

Il y a cependant une réflexion plus profonde à tirer de cela que des racontards.

Ces rumeurs, en effet, sont symptomatiques de ce qu'on pense très souvent de l'une des dernières générations du monde de l'Aïkido (la cinquième génération existe déjà, notons le): on dit souvent de nous que nous pratiquons un Aïkido moins carré, plus sportif, moins investi, disposant de moins de temps, qu'on se contente souvent d'un aspect plus trivial que nos aînés qui ont vu grandir notre discipline pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui etc ect...

Je profite de ce billet pour souligner qu'il ne tient donc qu'au travail de notre génération de faire effort de pédogogie auprès de nos anciens et respectables aînés pour démontrer que si nous sommes différents, non ce n'était pas forcément mieux avant.

Si nous ne sommes pas pro-actif de notre propre avenir martial, kohaïs, pourquoi espérez vous que nos maîtres le soient pour nous ?

 

Des repères globalisés pour une génération globalisée :

Tout d'abord, admettons le bien volontiers, nos repères sont différents. L'enseignement de l'Aïkido est devenu suffisamment global pour trouver de bonnes références dans son propre pays, partout ou presque. Nous n'avons donc souvent pas la nécessité, le luxe, l'envie ou la fierté de pouvoir dire qu'on est allé pendant X années s'entrainer sous la férule de senseï Y, disciple du fondateur. Bien souvent, notre CV de pratiquant ne comporte d'ailleurs aucun Japonais (le plus souvent c'est plutôt Senseï Dujardin que Yamamoto). Est-ce pour cela qu'on dit nous sommes d'un niveau moins élevé ? Absolument pas.

Par contre il est sur que notre bagage fait moins rêver que celui de nos anciens. Pas de jardin zen, pas de fleurs de cerisiers, pas d'exotique rien, nada, queue de chique... Nous devons faire avec l'héritage qu'on nous laisse et c'est très bien comme cela.

De nombreux senseïs démontrent qu'il n'est pas nécessaire (comme cela pouvait l'être à une époque) d'aller s'expatrier un moment pour acquérir un bagage technique. Ce qui est amusant c'est que dans un monde globalisé où il suffit à présent de quelques centaines d'euros et de quelques heures pour aller découvrir les tatamis japonais, et bien cela ne sert plus autant que par le passé (même si on pourrait débattre des heures sur l'intérêt d'y aller ou pas dans tel ou tel cas de figure, pour l'imprégnation culturelle et martiale etc...). Attention, en ce qui me concerne, je juge toujours cela contructif of course mais...pas d'une nature aussi indispensable que cela pouvait l'être il y a 50 ans avouons le.

Pourquoi cela ne serait-il pas une fierté et une richesse de notre part de dire que nous ne sommes pas issus d'un enseignement purement et strictement Japonais ?

De même, c'est à nous de démontrer que nous sommes responsables de ce qu'il advient d'un tel Aïkido mondial, n'est-ce pas enrichissant ? C'est à nous d'être aussi curieux de nos maîtres pour, non pas découvrir, mais redécouvrir ce qui nous manque et surtout, osons-le, le converser ou l'optimiser. Le choix nous appartient et c'est un choix important tout comme les générations d'avant ont fait ce choix d'une façon ou d'une autre afin de nous proposer ce qu'on enseigne aujourd'hui.

Devons-nous conserver ? Retrouver ? Changer ? Et pourquoi ? N'est-ce pas un héritage enrichissant ?

Autre chose à noter, l'enseignement globalisé reçu par nous nous donne des repères globalisés et ainsi ce qu'on reçoit de l'Aïkido de nos pairs est adapté à un public plus occidentalisé, plus jeune, moins patient, peut-être aussi plus consommateur du fait de l'évolution des modes de vie. Dommage ou pas, je vous laisse seul juge selon les cas mais ceci est souvent profondément différent du bagage de nos maîtres.

Cette différence n'est elle pas un atout et non un handicap ?

Vous me direz aussi qu'il existe toujours des dojos traditionnels dans telle ou telle école traditionnelle avec des senseïs d'1m50 à la barbe blanche cachés dans des grottes mystérieuses dont seuls certains ont le secret. Ce qui est sur, c'est que la grande majorité de la quatrième génération doit s'adapter à ce contexte global qui peut gagner en pédagogie mais perdre parfois en identité culturelle, c'est bien vrai. Je ne crois pas revanche qu'on puisse y perdre sur la qualité si l'entrainement demeure sérieux, intense, sincère et l'enseignant tout aussi sérieux, peu importe qu'il s'appelle Jean-Michou ou Mitsubishi.

Pourquoi donc nous dévaloriser (nous-mêmes ou par les autres) ? Au contraire, à mon sens chacun de nos pratiquants doit être conscient de cela et le mettre en avant. Nos racines sont importantes mais rappellons aussi qu'un arbre est tout aussi dépendant de ce qui se trouve à sa cime qu'à ses pieds.

 

Idiocratie consommatrice (ou pas)

Ensuite, on dit souvent de nous, cette fameuse quatrième génération, que nous sommes des sportifs consommateurs et que "c'était mieux avant". On dit qu'on s'intéresse plus aux grades et aux titres qu'à l'enseignement profond.

Avez-vous l'impression que vos contemporains sont plus attachés aux grades que certains ? A lire et écouter ce qui se passait avant et ce qui se passe maintenant dans le petit monde de l'Aïkido j'ai l'impression que c'est exactement la même chose. Bien sûr, je ne suis pas au fait des secrets d'alcôves mais j'ai plutôt le sentiment que le mal de notre génération n'est pas l'addiction du grade mais bien le fait de vouloir aller vite, d'apprendre vite, de progresser vite et de comparer ce qu'on sait aux autres afin de s'auto-diagnostiquer un niveau non pas pour soi-même mais par rapport à l'autre.

Avouons-le c'est un défaut que compliquent les outils modernes et globalisés nous permettant très vite d'avoir accès à des connaissances, des vidéos, des éléments de langage qui multiplient les sensations et les expériences. Nous jugeons non pas un enseignement mais le plus souvent des "performances". Comme des supporters imbibés observent et critiquent un match de foot.

Notre génération pense tout savoir parce que nous sommes censés avoir accès à tout, tout de suite, dans l'instant. Cette analyse faite, je pense qu'il est de notre responsabilité d'avoir conscience de cela et d'en faire, là aussi, une qualité.

N'est-ce pas plutôt un bien que d'utiliser toutes ces informations pour affiner notre esprit, notre regard, nos sensations, notre intuition afin de restituer quelque chose de respectueux, de sincère et de juste sur le tatami ? Afin de chercher ce qui est caché, ce qui est vraiment important plutôt que la prouesse et le spectacle ?

Notre responsabilité est de prendre conscience de ces faiblesses et de faire bon usage de toutes ces connaissances que n'avaient pas nos aînés afin d'améliorer notre pratique et non pas de la rendre confuse. C'est ainsi qu'il nous faut apprendre à faire le tri, à ne pas nous éparpiller, à développer la conscience de la vacuité ou de la futilité qu'il y a parfois à passer des nuits à compulser ces connaissances plutôt qu'à s'entrainer tout simplement. A éviter les dangers de l'aspect sport qu'abhorrait notre fondateur plutôt que les embrasser.

Nous sommes aussi la génération du haut débit, de l'instantanéité. Pourquoi ne pas mettre cela au service de la tradition, de l'échange, du partage, de la pratique ensemble plutôt que de notre égo et notre propre satisfaction ?

De la même façon que l'utilisation des réseaux sociaux nous permet à la fois d'être spectateur de nous-mêmes ou de nous lier ensemble avec les autres, notre génération a le choix que ne pouvait avoir la précédente. Et c'est une richesse d'avoir le choix. A nos anciens de nous guider vers le bon plutôt que de faire le triste constat qu'on peut largement se planter de chemin.

Si un kohaï comme moi à conscience de tout ceci, messieurs les vétérans, il est sur que nous sommes nombreux à avoir cette même conscience et à vouloir fusionner modernité et tradition pour l'avenir.

 

Conciliateur et réconciliateur

En plus de la responsabilité de tordre le cou à des préjugés qui ne valent pas mieux que nos propres certitudes de novices, les nouvelles générations portent avec elles une immense promesse. Celle d'unir et non plus de diviser. Pour chaque nouvel élève sortant de la multiplicité des écoles et des courants de notre Aïkido doit se trouver un autre élève capable d'assez d'esprit, de curiosité et d'humanité pour trouver un trait d'union avec les autres.

Ce n'est pas une nouveauté que cela mais l'Aïkido (et notamment l'Aïkido Français) est souvent perçu par les autres pratiquants de Budo comme une micro-société trop souvent (et de façon ironique quand on regarde quel est notre credo) incapable de se trouver le plus petit dénominateur commun alors que nous devons tout faire non pas pour créer "une armée de clones" mais bien pour chercher puis trouver ce qui nous rapproche.

Quel est notre intérêt d'entretenir les querelles de clocher à tous les niveaux ?

Beaucoup savent qu'il y a des tabous, des rancunes, des incompréhensions, des vieilles querelles de pouvoir et de traditions mais j'ai envie de dire : Peu importe comment nous en sommes arrivés là aujourd'hui. Ce qui compte, c'est demain. C'est ce qui nous rendra capable d'aller faire vivre l'Aïkido des uns avec celui des autres peu importe d'où nous venons et ce que nous faisons.

La génération de waka senseï est une génération nouvelle, Allons-nous simplement reproduire ce que nous voyons là ou souhaitons-nous mieux ? Nous sommes incapables de nous entendre sur l'essentiel pour montrer aux non-initiés de l'Aïkido à quel point cette discipline nous change, à quel point elle peut apporter et importer à tous, à quel degré un Budo non compétitif, préservant les individus, optimisant leurs capacités, ancré dans la tradition mais portant des valeurs modernes, est un bien précieux et intéressant.

Si je ne devais souhaiter qu'une chose pour 2015 c'est que chacun regarde son voisin de tatami et cherche à le mettre en valeur plutôt qu'à se mettre en valeur, peu importe d'où il vient et ce qu'il est. A fortiori les kohaïs.

C'est peut être ainsi que la 4ième génération, celle de Mitsuteru, trouvera son utilité, et tordra aussi le cou à ce qu'on peut en dire en riant. Tout cela fleure bon "l'hyppieserie" vous me direz. Gageons que, nous "les jeunes", possédons les défauts de notre qualité : l'idéalisme.

En attendant que notre monde soit meilleur, je vous propose d'observer toutes les qualités et non les défauts du "représentant" de notre génération.

 

 

 

Waka senseï à l'Aïkijinja (sanctuaire de l'Aïkido) en 2010

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Vidéos

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Antoine (tenshi) 06/08/2015 14:40

Bonjour cher kohai,

Un article très intéressant, bien argumenté et mettant en évidence les préjugés des générations précédentes. Le "c'était mieux avant" existait déjà avant justement et il continuera d’exister. C'est a la génération Waka de, non pas prouver car il n'y a rien a prouver, mais de pratiquer avec envie et sincérité et apporter a l'aikido l'évolution qui ne manquera pas de s’opérer.
Merci pour les sujets que tu nous offres, je continuerait de te lire, ici ou sur le forum-do ;)

Aïki-Kohaï 06/08/2015 14:51

Bonjour Tenshi,

Merci d'être un fidèle lecteur. C'est toujours un plaisir de lire des membres du forum-do par ici :-).

Amitiés martiales,