Ernest Régnier : A la racine du Judo Français

Publié le 13 Juillet 2014

Ernest Régnier (dit Ré-nié)

Ernest Régnier (dit Ré-nié)

Le jour de mon anniversaire, Eric Jalabert (mon premier senseï) m'a offert en souriant la copie d'un précieux ouvrage d'Ernest Régnier intitulé : Les secrets du Jiu Jitsu.

Après une première lecture, très amusé par les anachronismes et autres poncifs de l'époque des occidentaux sur les arts martiaux japonais du "peuple jaune", je n'ai pas saisi immédiatement tout l'intérêt et la qualité du présent qui m'était offert (imbécile que je suis).

C'est alors qu'en interrogeant certains ouvrages historiques et mon propre entourage, j'ai enfin compris que j'avais affaire au premier ouvrage Français sur le Jiu Jitsu et au travail d'un des premiers pionniers du Judo en France.

Pire pour moi (paaaardon senseï, pardonnn), je tenais probablement entre les mains une copie de la première édition de 1905 (la seconde édition de 1931 est la plus courante il parait) et j'avais passé mes premières heures de lecture à m'esclaffer sur la moustache de l'auteur...

C'est donc après de longues heures de recherche et quelques photographies de la copie plastifiée de ce très vieil ouvrage qu'avec une joie non dissimulée, je vous fais partager ma recherche inattendue :

Plongeons nous tout d'abord dans le contexte historique. Qui est Ernest Régnier ?

Très difficile de chercher les origines du bonhomme mais il s'agirait d'un lutteur ayant étudié à Londres "dans une école japonaise", très probablement auprès de Taro Miyake, lutteur professionel célèbre pour avoir défait Yukio Tani dans un affrontement puis avoir fondé avec lui par la suite au 305, Oxford Street W  l'une des premières écoles de ce qu'on appelle encore à l'époque : le Ju-Jutsu (ou Jiu Jitsu).

Les frontières entre les koryus et les Do modernes utilisés et pratiqués sont encore floues (le judo sera d'ailleurs enseigné en France pour la première fois sous le nom du Jujitsu-Club de France) mais les deux experts sont notablement reconnus pour être parmi les premiers du Ju-Jitsu puis du Judo Anglais et des contemporains de Jigoro Kano. Tani et Miyake sont également les co-auteurs du bel ouvrage "The Game of Ju-Jitsu". Yukio Tani deviendra d'ailleurs en 1918 le premier instructeur professionnel du Budokwai, le premier club de judo en Europe. Jigoro Kano Senseï, fondateur du Judo, l'élèvera notamment au deuxième dan lors d'une de ses visites.

                  

Photos et ouvrage de Yukio Tani  (source : Bartitsu.org)

 

En 1904, Ernest Régnier (qui se fait appeler par un nom de guerre "Japonifié" ; Ré-Nié), fort de l'enseignement de ses professeurs londoniens, devient instructeur au 55 rue de Ponthieu à Paris (qui est aujourd'hui connu comme l'un des prestigieux hôtels Marriott) dans le club du professeur Edmond Desbonnet (autre importateur et pionnier du Jiu-Jitsu londonien et père de la culture physique Française) sur les champs Elysées. Dans cette salle célèbre, il sera l'un des premiers instructeurs à enseigner le ju-jitsu et la lutte (ou un mélange des deux que chacun jugera comme authentique ou non, certaines sources s'accordent à dire qu'il s'agissait également du célèbre Bartitsu, cette discipline hybride entre le Shinden Fudo Ju-Jitsu et de Judo fondée par Edward William Barton-Wright  lors de son retour du Japon).

Cette renommée va donner la première impulsion aux arts martiaux japonais en France et se solde notamment par un combat contre Georges Dubois, maître d'armes et de boxe, qui eut lieu le 26 octobre 1905, devant plus de 500 personnes, sur la terrasse de l'usine de carrosserie Védrien à Courbevoie.

Le combat tourne rapidement (moins de 30 secondes) en la faveur de Ré-nié. Cet épisode relaté dans l'ouvrage indique notamment : "Ré-nié l'accompagne à terre, et, pris à la gorge, peut saisir le poignet droit de Dubois ; puis, se renversant sur le dos, à droitede son adversaire, il lui passe une jambe sur le cou pour lui écraser la trachée-artère. Ceci fait, il tire violemment sur le bras de son adversaire placé en porte-à-faux ; cette prise qui peut désarticuler le membre, provoque une telle douleur que Dubois, après avoir essayé de résister durant une fraction de seconde, pousse un cri terrible et s'avoue vaincu. Il avait été pris par une des terribles clefs du Jiu-Jitsu, le "udi-shi-ghi" . (que certaines sources nomment aussi : JUGI GATAME).

Les jours suivant cette victoire, de nombreuses demandes surviennent pour que Ré-nié illustre ses fameuses techniques ce qui donnera lieu à l'ouvrage "Les secrets du Jiu Jitsu en collaboration avec Guy De Montgrillard.

Le 10 décembre 1905, une démonstration sera organisée par Ré-nié à la demande du Roi Carlos 1ier du Portugal à qui Ré-nié dédiera notamment son livre.

                          

Démonstration de 1905 pour Carlos 1ier (source : Bartitsu.org)

 

Le succès de Ré-nié prendra fin toutefois à la suite de sa défaite contre un lutteur professionnel nommé Witzler qui blessera dangereusement l'expert. D'autres combats de ce type et leurs débordements poussèrent la préfecture à réglementer ces combats devenus très (trop ?) populaires et sources d'enjeux et les combats entre japonais sont notamment interdits en raison d'un accident grave lors d'une rencontre organisée.

Cette série d'événements et la fin de la "mode" du Ju-Jitsu ne permirent pas aux arts martiaux Japonais de prospérer avant les années 1930 et la conférence de Jigoro Kano (à laquelle assistera Moshe Feldenkrais) pour que le public Français retrouve son engouement naturel et un panel d'instructeurs réputés.

L'ouvrage de Ré-nié nous laisse cependant à la postérité un intéressant melting pot de conseils et techniques dont je souhaite dans un second temps vous livrer quelques florilèges.

L'histoire du Jiu-Jitsu :

L'auteur explique qu"il y a plus de deux mille ans que le Jiu Jitsu, qu'il faut prononcer djiou-djitsss,- et qui peut se traduire brise-muscle (ndl : le japonaise moderne appréciera la traduction plus qu'approximative) est entré dans les moeurs du japon, et depuis cinq cents ans au moins, on peut suivre son développement". Ré-nié précise aussi à raison que la disciple était l'apanage des guerriers japonais et des nobles et qu'ils en gardaient jalousement les secrets. Il définit également le Jiu-Jitsu comme "l'art de combattre et de vaincre la force brutale par la vitesse et l'habileté musculaire" et son développement sur la souplesse et l'agilité corporelle est un développement intéressant, juste et précurseur en matière d'arts martiaux en France. Je n'ai personnellement jamais lu d'ouvrages d'auteurs Français de cette époque démontrant aussi justement tout l'intérêt technique d'un art martial venu du Japon. Ré-nié démontre d'ailleurs ce qui deviendra LA maxime de tous les DO modernes communiqués par les asiatiques aux occidentaux : plus l'adversaire se montre fort et plus les techniques de Jiu Jitsu sont facilement applicables et l'adversaire plus facilement vaincu.

Chauvinisme et amour du Japon :

La seconde partie de l'ouvrage de Ré-nié suinte l'amour de la mère patrie Française qui a su dénicher le Jiu-Jitsu et ses qualités mais l'auteur reconnait en revanche et indéniablement que "Le Jiu Jitsu renferme en lui même une méthode complète d'éducation physique raisonnée et facile.[...] Cet entrainement peut se diviser en plusieurs parties distinctes : Nutrition, Respiration, Hygiène". Et Ré-nié senseï de vanter ad nauseam les qualités nutritionnelles du régime Japonais (grand moment de rire toutefois sur la sobriété légendaire que l'auteur reconnait à "ce peuple remarquable") ainsi que leur hygiène irréprochable comparativement à notre mode de vie d'occidental odorant. Le travail préconisé finalement sur la respiration est très intéressant à mon sens et pourrait, aujourd'hui encore, servir à des séances d'entrainements modernes et/ou des exercices individuels.

Exercices préliminaires et la technique du "Viens donc !" :

La dernière partie de la copie dont je dispose expose des exercices intéressants d'assouplissement des poignets et de renforcement des muscules des avant-bras. A noter également la très intéressante technique du "viens donc" "très connue des policiers japonais". L'auteur explique que "dès qu'on a réussi à passer le bras gauche par dessus le bras droit de celui qui vous attaque, on lui maintient solidement le poignet droit avec la main droite et le bras gauche, étant vivement ramené contre les côtes, on se prend à soi-même le poignet droit avec la main gauche que l'on passe par dessous le bras droit de l'adversaire. Plus on serre la clef ainsi formée, plus le bras de l'adversaire est menacé de se disloquer au coude".

 

Yukio Tani, Instructeur de Ré-nié et pionnier du Judo

Ernest en action
Ernest en action

Ernest en action

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux

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Simon 18/07/2014 14:37

1 an après, en 1906, Charles Péchard publie "Le jiu-jitsu pratique" :
http://amheonweb.net/wiki/Charles_P%C3%A9chard

Aïki-Kohaï 18/07/2014 20:32

Bonjour Simon et merci pour votre commentaire. C'est drôle mais l'ouvrage dont vous parlez est justement le second ouvrage que j'ai reçu de mon senseï ce jour là. Charles Péchard mérite sans doute un article à lui seul mais je n'ai pas encore assez bossé sur le sujet. Affaire à suivre sur Aiki-kohaï donc :-)