Apprentissage de l'Aïkido : A la recherche de l'Aïki perdu ?

Publié le 4 Juin 2014

Rizière enchantée de bali (source :Blog Trace-ta-route, merci à l'auteur)

Rizière enchantée de bali (source :Blog Trace-ta-route, merci à l'auteur)

Kohaï turbulent mais kohaï tout de même (et d'un niveau de bas étage), je n'ai pas vocation à révolutionner la pensée de mes lecteurs. Il est d'ailleurs très probable que je n'apprenne rien à des vétérans de l'Aïki et/ou que certains honorables senseïs (que je salue) moins patients avec moi me trouvent un certain culot d'oser avoir une opinion sur telle ou telle chose.

C'est fort juste mais un Kohaï se doit d'être utile, que diable !

Je vais donc tout de même faire ce que j'ai appris et m'approcher dangereusement (ou pas) de vous en irimi car c'est ma façon de partager avec vous le fruit de mes interrogations et qui m'aime me suive.

Je souhaite développer cette fois avec vous le thème délicat de l'apprentissage de l'Aïkido et de la détention de savoir.

Vous allez me dire : oui c'est très bien ça, mais encore ?

En tant que kohaï, je me suis souvent posé la question de l'Aïkido et de son apprentissage car le débutant est souvent confronté dans sa carrière de pratiquant à ce qu'on appelle les querelles de clocher. Tel maître détient telle connaissance, tel courant ou telle école se déclare garant de tel savoir. Certains pensent (à tord ou à raison) savoir, connaître intimement l'Aïkido et se refuse à penser que d'autres puissent le comprendre d'une autre façon.

Pourquoi cela ?

De même, on oppose souvent la pratique de l'Aïkido traditionnel à celui de l'Aïkido dit moderne. Car pour bien apprendre, il faudrait avoir LE bon maître (ce qui en soit semble logique de prime abord) mais celui là, ce maître ancestral ne se trouverait qu'au fin fond bien caché d'une cabane proche d'une rizière enchantée de la province de (insérer ici un nom Asiatique au sens hyper profond) et plus personne mis à part lui n'est à même de délivrer un enseignement correct. Pire, CE maître serait le seul garant de la connaissance. Alors que faire ?

Dans cet exemple humoristique, ce maître n'est pas dans une fédé (arg), il n'est même pas gradé au sens sacro-saint français du terme (double arg), mais il détiendrait (il parait selon d'autres mystérieux senseïs) ce savoir précieux et unique. Dois-je vendre ma barraque pour partir vivre auprès de lui si je veux espérer être un "vrai" pratiquant de l'Aïki ou ne puis-je me contenter de pratiquer sincèrement dans mon dojo de quartier ?

Pour résumer là encore : l'enseignement de l'Aïkido correct ne peut il se faire qu'à la condition d'être sous la férule d'une élite martiale ? La myriade d'enseignant Français et/ou non Japonais sont-ils disqualifés d'avance ? Pire, l'appartenance à tel ou tel courant disqualifie t'il d'office de la "pratique correcte" aux yeux de l'élite du budo ?

Pour commencer à développer mon propos, je voulais préciser que l'Aïkido n'échappe pas à la désunion (bien qu'il prêche l'harmonie et l'union) et la première fois qu'un kohaï est confronté à cela il se sent bien bête. Effectivement, il y a toujours des experts pour invoquer tel maître et dire que celui là détient l'unique vérité et l'unique justesse technique. Il y a toujours des gens incapables de respecter des points de vues diamétralement opposés ou pire, des gens capables de disqualifier son interlocuteur pour cela. Cela ne date pas d'hier.

Que faire lorsque cela arrive sur un tatami ?

Pour ma part, j'aime à penser que je suis ouvert d'esprit. En tant que kohaï, je ne détiens pas la vérité évidemment. Mais je pense très honnêtement que personne ne la détient. Désolé si j'ai froissé au passage quelques égos de 20ème dan (sans barrette à paillette).

Personne ne détient LE geste parfait de l'Aïkido et même le fondateur ne pratiquait pas l'Aïkido de la même façon durant l'entièreté de sa vie alors comment savoir aujourd'hui qui a le bon geste ?

Qui pourrait alors dire que TEL Aïkido est plus juste qu'un autre ? Qui peut dire que cet Aïkido là, l'aïkido authentique, est détenu par un tel ? A mon sens, personne.

Nous essayons tous de nous rapprocher de la justesse technique bien sur mais nous n'empruntons pas tous le même chemin voilà tout.

Cela donne effectivement à réfléchir sur ma pratique actuelle. A qui choisissons nous de faire confiance pour être le garant de cette pratique ? Car c'est cela la clef de voute de tout ce bazar !

Je pratique un Aïkido de style dit Aïkikaï. Certains disent que c'est l'Aïkido le plus authentique, d'autres que c'est un budo sportif. Qui a raison ? Qui a tord ? Je vais être insolent mais je vais poser une autre question : est-ce vraiment nécessaire de s'affronter pour de telles raisons ?

O-senseï ne disait il pas : "Combattre ! Vaincre ! Dominer ! A quoi cela sert-il ?" Ne disait-il pas également : "Comme je ne rivalise avec personne, personne au monde ne peut rivaliser avec moi." ? Ne disait-il pas enfin : "Ne vous considérez jamais comme un maître omniscient" ?

L'Aïkido est en perpétuelle évolution, non ?

Il était en évolution du vivant du fondateur, l'Aïkido lui-même est une évolution des budos traditionnels. Je ne dis pas là bien sur que l'Aïkido d'O-senseï est dépassé. Je n'ai simplement pas la prétention de penser que les choix initiés par Kisshomaru sont eux-mêmes différents de ceux de son père ou qu'ils sont les mauvais. Comment le pourrais-je ? Qui le pourrait et doit-on désigner dans les élèves du fondateur ceux qui le pourraient alors qu'O-senseï lui-même a souhaité que son fils soit l'héritier de son travail ?

Soyons un peu sérieux ! A qui choisir de faire confiance pour être le proche de la technique juste (je dis bien proche car c'est une recherche sans fin et impossible à atteindre puisqu'O-senseï lui même ne cessait de chercher jusqu'à sa mort) ?

Notre Aïkido évolue comme n'importe quel art martial et, encore une fois, les faits sont là. Si O-Senseï a désigné Kisshomaru pour poursuivre son oeuvre, tout en laissant ses élèves suivre leur chemin alors je ne vois pas sur quelle base je pourrais remettre en question cela ? Sur des photos ? Des films ? Des livres ? Sur des ressentis ?  En ce qui me concerne, j'ai opté pour un choix logique.

Mais attention à ne pas me faire dire ce que je n'ai pas dit : Je n'ai pas dit que le style Aïkikaï était le seul valable. Certainement pas !

Nous avons tous notre liberté et chacun est bien sur, libre, mais j'ai donc tout autant choisi de respecter la voie du Doshu désigné par O-senseï et ses successeurs que de respecter aussi celles d'autres enseignants afin d'écarter toute autre polémique de mon esprit. N'est-il pas plus utile d'accepter l'autre dans sa différence plutôt que de le convaincre à tout prix que cette différence est un problème ?

Il est parfaitement normal de respecter l'enseignement des élèves du fondateur, y compris ceux dont la pratique s'est construite sur un enseignement à un temps donné, et qui n'était même plus la pratique d'O-senseï 10 ou 20 ans plus tard car il y a des trésors à y trouver. Mais pourquoi ne pas reconnaître dans ce cas que Kisshomaru (comme le font souvent ses détracteurs) est à même de pratiquer un Aïkido authentique et sincère comme n'importe quel élève du fondateur ?

L'essentiel n'est il pas de nous unir dans l'Aïki plutôt que de nous diviser ?

Pour répondre à ma problématique (et notamment celle du maître caché au fin fond de la rizière enchanté), je vais sans doute me trouver encore une fois en désaccord avec certains mais c'est très enrichissant sachez le. Je pense que l'époque où nous avions besoin d'aller chercher l'Aïki dans un recoin perdu est en effet révolue, et oui.

Le monde est maintenant plein d'Aikidokas excellents et la France est le deuxième pays de l'Aïki. L'enseignement y est (soyons chauvin) très riche, très varié et d'un très haut niveau. Bon nombre d'écoles reconnaissent bon nombre d'experts reconnus souvent eux-mêmes dans le pays natal de l'Aïkido et ailleurs alors pourquoi penser que TOUS se trompent et par quelle prétention ?

Si O-sensei enseignait encore à une petite élite, l'Aïkido ne dépasserait pas encore aujourd'hui les frontières du Japon. C'est bien en le rendant accessible, en faisant confiance à d'autres pour divulguer l'enseignement du fondateur et en le reconnaissant que nous avançons et pas l'inverse.

L'Aïkido des élites serait, je le reconnais, peut être d'un niveau excellent bien entendu, mais il disparaitrait en quelques générations de la mémoire humaine. Tandis qu'un Aïkido avec de multiples facettes, un Aïkido qui communique, qui vit, qui évolue, qui s'adapte à son époque et surtout qui fait confiance en ses pratiquants même plus humbles est un Aïkido qui ne mourra jamais. C'est un Aïkido qui produit peut être plus de mauvais pratiquants au mètre carré, certes, mais c'est un Aïkido qui se perpétue.

J'ajouterais aussi en seconde réponse quelque chose de fondamental. Tout comme je ne pense pas qu'il y a un Aïkido de genre (un aïkido féminin et un aikido masculin), je ne pense même pas qu'il y a un Aïkido d'élite et un Aïkido pour le bas peuple ignorant. Il y a des principes (qu'on juge plus ou moins justes selon les maîtres mais qui demeurent), et des applications. Le pratiquant doit adapter cela à lui même et à ses capacités pour y créer son harmonie, sa liberté et son Aïkido.

Selon mon analyse (et je la partage XD) il y a peut être des bons et des mauvais pratiquants partout, c'est sur, mais il y aura toujours, quelque part un pratiquant qui sortira du lot peu importe qu'il vienne d'une élite martiale ou du tatami de son quartier (japonais ou pas) grâce à la vivacité de l'Aïkido moderne et parce que l'Aïkido est riche et ouvert.

Que les kohais se rassurent donc, il y a peut être un excellent professeur prêt de chez vous et vous n'avez pas besoin de quitter famille et enfants pour aller dans l'obscure caverne du budo mystérieux pendant 8 ans à l'autre bout du monde afin de travailler votre Aikido et de progresser sur la voie de l'Aïki.

Il est même possible de nos jours de ne jamais mettre un pied au japon et d'atteindre un niveau que je juge excellent (même si je pense qu'il y a du bon à y aller pour se connecter aux origines de notre art).

Pour conclure ce billet, je vous quitterais en méditant sur ces phrases de Christian Tissier shihan (tirée de son interview de 2008 dans l'excellent Blog de Guillaume Erard) : "Je pense qu'il existe des principes d'Aikido que l'on n'a pas encore découverts, qui sont de l'ordre des principes naturels et qu'il faudra ajouter à notre système d'éducation afin de l'enrichir. [...] "Et puis on ne peut pas dire que l'Aikido est figé. Il évolue constamment et bien heureusement, sinon dans 50 ans il n'y a plus d'Aikido ! Ce qui est immuable, ce sont les principes."

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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