Vocabulaire martial japonais, image et richesse étymologique

Publié le 18 Mai 2014

Atelier de Calligrahie Labo de recherche stroke (source : creapoleblog.fr, article 30 janvier 2014)

Atelier de Calligrahie Labo de recherche stroke (source : creapoleblog.fr, article 30 janvier 2014)

On dit souvent que la langue française est très riche, avec une variété et un vocabulaire très dense pour ne pas dire compliqué pour l'anglosaxon moyen.

Que dire alors de la langue japonaise, utilisant non seulement des lettres latines (appelées romanjis dans ce cas) et des syllabaires ne véhiculant que des sons, mais aussi des milliers de sinogrammes, des kokujis (sinogramme historiquement japonais) et un alphabet syllabaire utilisant des kanas formant un grand tout pouvant véhiculer lecture, image, idée et une prononçiation parfois différente ?

Cette extrême variété de sens rend à la fois très vague et très complexe la langue nippone et pourtant, ne s'arrêter qu'à cela ce serait, comme pour la pratique des arts martiaux traditionnels, passer à coté d'un "truc" essentiel.

Car en réalité, la langue japonaise aide souvent bien plus le praticien par sa non exhaustivité de sens et les images qu'elle évoque. Cette affirmation est d'ailleurs notamment totalement vérifiable dans le vocabulaire martial japonais. Je m'explique :

Prenons l'exemple le plus connu de Ma-Aï que j'aborde d'ailleurs dans mon glossaire technique (cf ; Le petit monde de l'Aïkido partie 2) qui signifie grossièrement "la distance" et dont les deux idéogrammes sont les suivants : 間合.

Au risque de me répéter, comme l'aborde Tamura senseï dans son ouvrage étiquette et transmission (que je ne cesse de vous recommander), l'idéogramme Ma est composée originellement du caractère de la porte et de la lune. On peut d'ailleurs voir aujourd'hui que le caractère MA représente bien une porte à deux battans avec en dessous un carré barré au milieu >>  qui signifie le soleil (ou le jour) et qui a historiquement remplacé un petit caractère archaïque ressemblant plutôt à la lune.

Cette petite image nous envoie donc déjà de multiples indications qui nous font réfléchir et avancer. Dans notre esprit de kohai Ma serait donc une porte, c'est un moyen de défense, protégeant notre intimité cependant il y a forcément un jour sur chaque porte (même un jour infime) et cela nous amène à penser que toute défense à donc une faille.

Poursuivons l'exemple...

L'idéogramme (Aï) est lui, traditionnellement traduit par l'harmonie ou bien l'union et il est composé de caractères qui peuvent faire penser à un lit ou une petite maison surmontée d'un toit (n'oublions pas qu'Aï signifie également amour mais aussi réunir ses forces, union etc et vous comprenez donc plus aisément la métaphore du foyer et du lit :-)...).

En conclusion : on peut donc se dire par exemple et au delà du sens commun que Maaï (que j'ai moi même grossièrement traduit ans un autre article par "harmonisation de la distance entre deux protagonistes") n'est qu'une porte non étanche protégeant l'intimité de chacun. Et pour aller encore plus loin on pourrait aussi comprendre qu'une porte complètement étanche ou une porte ouverte n'est donc plus complètement Maaï et qu'il faut donc s'appliquer dans la pratique à ne laisser voir à notre partenaire qu'un infime interstice où il pourrait avoir envie de s'engouffrer pour attaquer. Plus cet interstice est fin et plus Maaï serait bon mais si la porte devenait soudain close ou grande ouverte, l'adversaire se refuserait à agir.

Grâce à toute la complexité de ces images et quelques pensées  logiques sur ce que vous évoque ces caractères japonais que vous cotoyez, on constate qu'il est souvent possible d'exprimer le(s) sens profond(s) du mot ce qu'un caractère latin est totalement incapable de faire. Et on peut d'ailleurs s'amuser à faire ça pour la plupart des Kanjis qui n'ont pas de sens pratique unique.

Autre exemple : le kanji do dont la signification est grossièrement "la voie", ou "le chemin" est souvent regardé par les enfants comme s'il s'agissait d'un petit bonhomme marchant sur une route. Et en effet, une lecture courante est en effet de voir le caractère 辶 comme un bonhomme qui marche au pas (évoquant la rigueur) et comme une tête "à la chevelure dénouée" (signifiant la liberté, la spontanéité) ce qui là encore peut éclairer le lecteur sur des significations profondes du mot.

Le DO, la voie qu'on choisit (comme en Aikido, au Judo, Tae kwon do etc..) nous évoque un chemin de vie où la rigueur et la spontanéité sont nécessaires. S'il n'y a que rigueur, ce n'est plus le sens du mot DO. S'il n'y a que spontanéité, le terme DO est également dévoyé. Do semble étymologiquement évoquer un chemin martial où il existe un espace de liberté. Dans ce second exemple on peut encore constater qu'en alliant des images simples du kanji en plus de sa sonorité, on fournit donc un grand nombre de renseignements supplémentaires à qui veut bien les voir et en tirer un enseignement.

On continue ? Les Kanjis Omote ("extérieur" ou "positif") et Ura ("intérieur" ou "négatif") peuvent faire penser immédiattement à un petit bonhomme de face et un petit bonhomme de dos (et j'arrête de vous emmerder avec mes bonhommes). Ces deux images simples peuvent aider à comprendre la pratique technique de l'Aïki pour un néophyte sans même voir une technique. Elles nous informent que le coté face d'une personne est omote et positif et le coté pile est ura et négatif.

De même les deux kanjis du terme Irimi () évoque deux bonh....protagonistes, l'un avançant sur l'autre (qui, soyons imaginatifs mille sabords, semble comme armé d'un sabre) et en effet la lecture du caractère associé au terme "entrer" ou "aller vers" et le caractère signifie communément le corps. Sans connaître la technique, on comprend tout de suite qu'il s'agit d'aller vers l'autre et dans le danger et c'est déjà l'essentiel.

Encore quelques exemples ? Le kanji katana me fait penser à deux sabres (le daisho bien connu des samourais placés ensemble dans un obi (une ceinture de keikogi/kimono) tandis que le terme bokuto 木刀 (terme original japonais pour le bokken) évoque cette même image mais avec en plus à coté ce qui peut faire penser à un arbre (et veut dire justement bois ou arbre).

De même, les kanjis du mot nihonto (日本刀) signifiant un katana traditionnel fabriqué au japon font penser à une fenêtre pour le caractère signifiant le jour (que l'on a déjà vu), une petite dame pour le caractère signifiant l'origine et au daisho dont j'ai déjà parlé pour le kanji signifiant katana. D'ailleurs Nihon veut dire justement japon (et signifie littéralement "l'origine du soleil" qui rappelle l'expression "pays du soleil levant"). A la lueur des images on comprend qu'un nihonto est donc un (je vous le donne en mille) un katana dont l'origine est japonaise.

Ce que constate donc même le plus kohaï, c'est qu'à la lueur des 2 lectures traditionnelles (On-Yomi la lecture chinoise, Kun-Yomi la lecture japonaise) des kanjis les plus usités mais même au delà par une simple analyse de la graphie et de l'image, on trouve immédiatement des indications sur la nature du terme et sur ses significations les plus complexes.

Pour terminer ce billet, je vous invite donc à vous délecter la richesse des sons mais aussi de celle des images de cette langue qui parle à la fois à nos oreilles mais aussi (et c'est fort bien) à nos yeux.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Japon traditionnel

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