Suwari Waza : Tabous et réflexions

Publié le 8 Mai 2014

Tamura Senseï pratiquant a genoux (source : www.aikikaidethones.fr, merci à eux !)

Tamura Senseï pratiquant a genoux (source : www.aikikaidethones.fr, merci à eux !)

Si j'avais quelques experts Aïkidokas sous la main et disponibles pour subir la montagne de questions que j'ai en tête, je pense que l'une des premières questions que je souhaiterais poser concerne le suwari waza et sa pratique.

Qu'est ce que le suwari waza tout d'abord ? Il s'agit des techniques martiales (waza) pratiquées à genoux (suwari). On utilise aussi le terme seiza pour désigner votre position à genoux lorsque le dessus du pied est au sol et le terme kiza lorsque l'on est a genoux mais que l'on s'appuie sur les orteils.

D'où vient cette pratique et pourquoi est elle très importante en Aïkido ?

Historiquement, vous vous doutez bien que le japonais est plus "proche" du sol que l'occidental, ce n'est un secret pour personne et ce n'est pas à cause de sa petite taille (je préfère utiliser cette mauvaise blague avant de la voir appraître dans les commentaires). Même si le japon moderne n'est plus du tout celui que l'on imagine  (et oui), les japonais et les asiatiques de façon générale "vivaient" durant des siècles au sol de façon littérale et se trouvaient fréquemment à genoux pour s'asseoir, discuter, manger, jouer ou même se battre et ce pendant des heures durant.

La position seiza est tellement implantée dans la culture japonaise qu'elle fait souvent partie de nombreux rituels sociaux codifiés pour le salut, pour la diplomatie, pour la cérémonie du thé et bien évidemment pour les arts martiaux.

L'importance du suwari waza en Aïkido trouve sa logique historique dans le Daïto-Ryu Aïkijujutsu (l'art martial dont s'inspira le fondateur de l'Aïkido pour de nombreuses bases techniques). En effet, le Daïto-Ryu est un art martial traditionnellement usité pour le combat en intérieur et notamment dans les chateaux japonais (c'est également pour cela qu'on trouve également dans ce budo des notions d'Oshikiuchi, l'étiquette codifée du comportement à l'intérieur des chateaux, que sokaku takeda introduira dans le Daito-Ryu). Il était donc parfaitement normal pour des japonais qui se déplaçaient principalement au sol dans leur intérieur de connaître des moyens de défense alors qu'ils sont assis. Et même des techniques de combat alors qu'ils sont assis et qu'un ou même plusieurs adversaires sont debouts et prêts à tuer. Ces techniques au sol se perpétuèrent dans l'Aïkido de Moriheï Ueshiba et sont encore aujourd'hui un passage obligé pour les pratiquants Aïkidokas lors des entrainements et aussi lors des examens et passages de grades.

L'évocation du suwari waza (outre son intérêt historique) est cependant pour les Kohaïs mais aussi les pratiquants les plus gradés teintée d'un sentiment que vous connaissez tous sans doute fort bien : la douleur. Car en effet, le suwari waza est une pratique qui fait mal, très mal à nos genoux sur le long et parfois le court terme. Oh oui bien sur, vous entendrez bon nombre de pratiquants vous expliquer bien gentiment que le suwari waza est excellent pour la souplesse, pour renforcer les articulations, pour affermir les cuisses, équilibrer la posture et améliorer le shisei (l'attitude, dont je vous parle dans mon article sur le petit monde de l'Aïkido Partie 2). Je sais aussi que bon nombre de maîtres illustres (dont le très respecté et regretté Tamura Senseï) vantait ses mérites à raison. Il n'empêche, pour citer une enquête de La ligue FFAB Dauphiné-Savoie réalisé en juin 2000 : "La fréquence des problèmes de genoux est élevée puisque 45% des Aïkidokas [36% - 53%]* ont été gênés dans leur pratique durant la saison : 40% des pratiquants [32% - 44%]* ont eu des douleurs, 16% des blocages (incomplets), 13% une instabilité."

Le Kohaï est très sensibilisé par cette question et souvent il en est victime (je suis particulièrement concerné pour avoir moi même très vite souffert et souffrir encore du genou droit) car il pratique moins bien que les cadets et les vétérans. Pratiquer en suwari waza rend vulnérable à de nombreux traumatismes et derrière le traumatisme vient souvent la frustration puisque le travail en suwari waza est obligatoire (sauf requête sur dossier et avis médical dans de très rares cas) pour les passages de grades officiels. Je considère d'ailleurs cela particulièrement injuste car il existe des pathologies interdisants partiellement ou totalement le travail à genoux qui ne présument pas pour autant de la qualité technique et physique d'un individu en tant qu'Aïkidoka.

J'entends également très souvent des kohaïs et des vétérans mentionner qu'il s'agit "d'une pratique obsolète/inutile/potentiellement néfaste" et qu'il faut la connaïtre mais l'utiliser avec la plus grande modération. Certains professeurs bannissent d'ailleurs totalement cette pratique de leurs cours (bien qu'elle soit au programme de nos fédés ahem...).

                           

                      L'articulation du genou (source : www.corpshumain.ca)

 

Sans rentrer dans des discussions sur le ressenti et la paraphrase sur le sujet de tel ou tel maître de notre discipline examinons cliniquement pourquoi cette pratique est elle si potentiellement dangereuse pour nos genoux.

Le genou met en jeu trois os lorsqu'il est mobile ; la patella (la rotule), le tibia et le fémur. Le mouvement s'effectue grâce à trois articulations : la fémoro-patellaire et les deux articulations fémoro-tibiale dépendantes de cartilages. de ligaments, de tendons et du ménisque.

Lorsque nous descendons le corps, nous utilisons notamment le muscle quadriceps fémoral qui entraine une pression importante sur la patella qui "frotte" alors contre le bas de l'os fémoral. Plus cette pression est forte, plus les ligaments travaillent et plus le ménisque se déforme. De même, plus la rotule est en appui sur le sol lors du suwari waza et plus l'articulation fémoro-rotulienne souffre d'un tel traitement. Sans bouger en position de seiza, la flexion musculaire est maximale bien que certains ligaments soient détendus, en revanche, le travail en suwari waza implique une mobilité qui va empêcher le repos des tendons, des muscles et des ligaments et plus les glissements et les frottements articulaires vont êtres importants et répétitifs, plus l'articulation est mise à mal.

Ajoutons à cela les mouvements de torsions qui accompagnent la pratique (en tachi waza, hanmi handachiwaza ou suwari waza) véritablement destructeurs pour nos ligaments croisés et latéraux et vous obtenez un cocktail explosif pour les pauvres jambes du pratiquant.

Après avoir pris connaissance de ces informations relatives à vos propres corps (et oui, on a presque tous le même !), pourquoi me direz vous, ne me suis-je pas enfui immédiatement des tatamis d'aïkido au profit du yoga  ou du curling ?

Parce que tout d'abord, la pratique en suwari waza n'est pas une fatalité. J'ose espérer que dans l'avenir, nos fédérations respectives sauront d'avantage intervenir sur ce sujet et lever ce tabou qui fait croire trop souvent à nos pratiquants qu'en pratiquant juste, ils n'auront jamais ou presque de problèmes de genoux alors que la plupart de nos vieux maîtres souffrent de maux articulaires des genoux. Même si l'Aïkido juste n'est pas forcément destructeur pour le corps il faut savoir reconnaître qu'une pratique intensive (ce qui arrive sans pour autant qu'on appelle cela du "sport" le mot interdit) du suwari waza n'est pas forcément bonne pour nos genoux et pire, ne présente plus aucun intérêt si elle doit empêcher des pratiquants plus fragiles de se développer sous prétexte que c'est au programme.

Ensuite, parce que l'Aïkido n'est pas la seule activité physique qui peut bousiller une articulation mais elle est une des rares disciplines qui étudie le sujet et possède des solutions pour éviter les traumas.

Alors que faire pour préserver nos genoux et se protéger un maximum ?

Tout d'abord travaillez juste particulièrement en suwari waza et ne pas solliciter trop les kohaïs sur ces mouvements s'ils ne sont pas particulièrement préparés par des exercices et par l'expérience de la pratique. A l'échauffement il faut bien assouplir les articulations et surtout bien étirer les ischio-jambiers, les muscles quadriceps et du tenseur du fascia lata et jumeaux, Bien répartir également le poids du corps sur les deux genoux lorsque vous vous relevez et demeurez toujours le plus droit possible. En cas de torsion, ne pas demeurer les talons au sol et bien ouvrir la hanche et les genoux.

De même, lorsque vous apprendrez en shikko ou lorsque vous vous déplacerez en shikko (pour les kohai qui connaissent déjà), gardez le poids du bassin vers le centre du corps et sur les hanches et ramenez bien les pieds à chaque fois. Monfouga Senseï me dit souvent de me déplacer comme une grue ou un autre échassier pour ceux qui peuvent mieux s'imaginer la chose ainsi.

Ensuite, n'hésitez pas à utiliser (je le fais souvent) des genouillères qui protègent vos articulations des chocs et des frictions et peuvent maintenir tout ça en place. N'hésitez pas non plus à utiliser des baumes chauffants (ou des bandes du même type disponibles dans nos pharmacies), de la glace et à vous masser et vous étirer très longtemps avant et après la pratique. Une petite séance de kyné et/ou d'ostéopathie ne fait pas non plus de mal de temps en temps :-)

Enfin et pour conclure : n'hésitez pas à briser le tabou même si vous êtes un kohaï ! Plus vous sollicitez tôt vos professeurs sur les dangers et les inconvénients de cette pratique et plus ils peuvent vous apporter conseils (bien mieux que moi d'ailleurs), solutions et vous éviter de vous éclater une articulation avant d'avoir votre shodan. Vous avez aussi la possibilité pour les plus fragiles de ne pas faire trop de suwari waza (et pour ceux qui se foutent totalement des grades de ne pas en faire du tout) sur une séance.

N'oubliez pas que certaines des lésions des genoux ne sont pas réversibles et que nos articulations sont précieuses et pas seulement pour l'Aïkido. Alors Kohaï, préservez vous et n'attendez pas l'âge canonique pour vous occuper de cela.

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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JM 25/12/2015 21:32

Merci pour cet article très intéressant ! Ça me rassure de ne pas être le seul à compter les victimes et les pourcentages font peur. Je rejoins donc plutôt les professeurs ayant décidé de bannir cette pratique ou alors de la travailler très modérément. En plus la partie médecine illustre bien les risques et d'autant plus quand le corps n'est pas prêt ou déjà blessé. Par contre je rejoins complètement tes conseils, les bonnes habitudes à prendre, mais ça ne compense par un abus ou les inévitables erreurs du débutant. Comment ça kohaïe ?! Sérieusement c'est bien de donner quelques solutions, comme le port de genouillères, mais ça revient un peu à traiter les effets et non pas les causes. Mais dans le cas des étirements évidemment ça fait toujours du bien. Seulement comment se fait-il que ça ne fasse pas partie intégrante d'un cours ? Enfin ça dépend forcément des professeurs et cela vaut aussi pour l'échauffement. Comment à froid ? Bonjour les genoux ! Enfin ta conclusion m'a inspiré mais je vois difficilement comment briser le tabou. Dans mon dojo j'en ai un peu parlé mais le problème est comme ignoré et encore heureux pour moi j'ai un corps assez préparé. Et concernant le choix de travailler ou non en suwari waza ça reste difficile quand le professeur ne le propose pas alors même qu'il a connaissance des blessures ou difficultés. Mais au moins je m'informe et ton invitation à prendre soin de ses genoux me rassure.

Aïki-Kohaï 26/12/2015 01:12

Bonsoir et Merci JM pour cette intervention constructive.

Le travail en suwari waza est un long périble et il y aurait tant de choses à dire sur le sujet à l'instar de l'apprentissage des chutes et/ou des frappes par les Aïkidokas. Peu de professeurs (et par extension leurs élèves) sont réellement soucieux et conscients des dommages que peuvent engendrer de mauvaises pratiques/habituelles.

Pour ma part, j'ai la chance d'être sensibilisé et je suis heureux que cet article serve. Je sais que beaucoup de pratiquants et professeurs dont les formations martiales sont complétées par des cursus d'osthéopathie notamment ne vont pas contredire mes propos sur la nécessité impérieuse de protéger l'ensemble de son corps pour le garder dans un état qui permet de pratiquer longtemps car c'est bien là l'essentiel.

C'est un message effectivement à diffuser car il s'agit non pas de censurer une pratique mais de la rendre cohérente avec les capacités de notre corps au quotidien.

Bien à toi,

Pierre.