Pratique du Jo : Un moyen mais aussi une fin en soi

Publié le 24 Mai 2014

Jo-Nage par Monfouga Senseï (Uke : Etsuko Iida)

Jo-Nage par Monfouga Senseï (Uke : Etsuko Iida)

De ci, de là, j'entends souvent chez les Kohaïs quelque chose qui m'interpelle sur la pratique du Jo, ce baton court en bois utilisé pour Aïkido lors de l'entrainement :

Nos exercices au baton sont souvent perçus comme des exercices de coordination, des éléments pédagogiques pour mieux permettre d'appréhender les techniques à mains nues et non pas une forme autonome de travail.

Si je synthétise bien ce que je peux écouter au détour d'un tatami et contrairement à la pratique du sabre,  c'est que le Jo ne serait donc qu'un outil au service de l'apprentissage à mains nues et non quelque chose qu'on pourrait envisager d'une façon complète ou autonome.

Pourquoi cela ?

Ces réflexions m'amènent aussi à m'interroger sur ma propre pratique du Jo et ma façon de l'envisager dans la pratique et mes recherches. Je me suis également demandé si j'aborde moi aussi le Jo comme un moyen ou une fin. Et pourquoi le travail du Ken n'est absolument pas perçu comme cela par la majorité d'entre nous ?

Voyons ces problématiques à la base : Qu'est ce que le Jo ? Et le Jo-dori, le Jo-Nage, le Kumi-jo ? Et à quoi ca sert ?

Un Jo est une arme de bois de taille moyenne se distinguant du Bo (le baton long d'environ 1m80) qui lui est utilisé notamment par, le Bozendo, le Katori ou encore le Kobudo. Le jo, lui, est plus court (entre 1m20 et 1m30), et plus fin (2,5 à 3 cm de diamètre) et son utilisation remonte avant même la création de l'Aïkido. Le jodo est en effet codifié par Muso Gonnosuke, fondateur du Shindo Muso ryu il y a plus de 400 ans et qui suivit l'enseignement de la célèbre école Tenshin Shôden Katori Shintô Ryû (dont je vous parlerais d'ailleurs une autre fois).

Pour la petite histoire, on raconte que la création même du Jo vient de Gonnosuke qui, suite à une défaite contre le célèbre épéiste Miyamoto Musashi, sillonna amèrement le Japon pour y parfaire son entrainement. Gonnosuke était alors déterminé à trouver une technique et une arme capable de vaincre  le Jujidome (parade en croix) de Musashi qui l'avait vaincu si facilement. Après de longues années d'errance, Gonnosuke arriva alors à Dazaifu, dans la Préfecture de Fukuoka, sur l'île de Kyûshû.

La légende dit que Gonnosuke s'y retira alors 37 jours dans le Sanctuaire de Kamado, sur le Mont Hôman jusqu'à ce qu'un messager divin lui apparut (comme toujours pour les fondateurs de Koryus japonais) en rêve sous la forme d'un enfant qui lui parla du plexus et d'un baton rond. Fort de ce message, Gonnosuke s'inspira de ces indications divines pour tailler un bâton mesurant environ 30 cm de plus qu'un katana. Cette longueur du Jô était exactement de 128 cm (4 Shaku, 2 Sun et 1 Bu) avec un diamètre de 26 mm (8 Bu). Ces sont encore de nos jours les mesures actuelles du Jo standard dans le Shintô Musô Ryû et l'actuel Jodo. C'est grâce à ce baton et aux techniques qu'il développa avec que, toujours selon la légende, Gonnosuke infligea alors la seule et unique défaite de Musashi (à méditer longuement pour ceux qui ne jurent que par le sabre...).

Parlons maintenant un peu des origines de l'Aïki-jo.

Si le Jodo est un art martial à part entière, qui nécessiterait à lui seul un article sur le sujet,  et se trouve basé sur le combat contre un adversaire armé (notamment d'un sabre standard ou long, le tachi), les techniques d'Aikijo (techniques de Jo en Aikido) sont issues, elles, des techniques de Yari-jutsu (l'art de combat de la lance) connues par Sokaku Takeda et qu'O-Senseï adapta à son propre travail (qu'il transmit ensuite notamment à certains de ses élèves tout au long de sa vie).

Si l'on dit souvent sur le tatami qu'il n'est qu'un exercice pédagogique de l'Aïkido c'est que son développement était censé avant tout à travailler la distance (ma-aï), la coordination des mouvements et les directions, cela est vrai mais la réalité technique est pourtant très différente. La complexité et cette multitude technique surprend cependant le pratiquant qui veut bien s'y intéresser. C'est un petit monde martial à part entière dans la sphère Aïkido au même titre que le sabre.

Je développes mon propos plus encore.

L'enseignement du Jo est basé sur des suburis (où l'élève s'exerce seul à la frappe) mais également sur plusieurs types de kata (notamment le kata des 13 mouvements et le célèbre kata des 31 frappes), et sur des exercices de Kumi-jo (au nombre de dix dans le travail traditionnel de l'Iwama Ryu, il s'agit là d'un travail où les deux partenaires sont armés d'un jo), de Jo-dori (un partenaire armé d'un jo, l'autre à mains nues), et le Jo-Nage (un adversaire armé d'un jo et projettant uke grace au jo). Si certaines sources précisent toutefois que le socle de base de ces techniques progressivement complexes sont issues du Kashima Shinto-ryu, il n'en demeure pas moins que cet enseignement constitue un travail solide et qui pourrait s'avérer autonome pour un pratiquant.

C'est un répertoire martial très important qui dépasse la simple appelation d'exercice.

Si l'Aïki-Jo est si bien organisé, c'est notamment grâce au travail pédagogique de Morihiro Saito (fondateur de l'Iwama Ryu, ce courant d'Aikido réputé dur et tourné vers les armes) et si effectivement, le Jo complète harmonieusement la pratique à mains nues et celles des autres armes, il n'en demeure pas moins réducteur de cantonner le travail du Jo à la simple appellation d'entrainement de coordination pour nos sens Aiki.

Qu'amène la pratique du Jo pour qui veut bien s'y impliquer ?

Le travail du Jo en lui même nécessite une vigilance extrème, plus importante encore lorsque l'espace est restreint et les pratiquants nombreux, son allonge et sa forme impose de travailler efficacement son placement (peut être plus encore qu'en tachi dori) et un "simple" shihonage devient alors quelque chose d'éminament complexe même pour un Kohaï habitué à certains basiques. La recherche de l'équilibre, le travail de levier, et l'expérience du fauchage apporte des détails nouveaux à votre recherche de pratiquant.

La simple adaptation à ce travail permet à l'Aïkidoka de progresser et évidemment, on peut tout à fait cantonner sa pratique aux quelques exercices proposés par nos professeurs mais il me semble que nous ne rendons souvent pas justice à cette arme souvent négligée en lui réservant un rôle purement acessoire.

Kohaïs, vous voilà prévenus. Le jo n'est pas ce que vous croyez et il n'est pas un simple outil en attendant de pouvoir passer au sabre qui lui bénéficie de toute l'aura mystique du samouraï.

Le Jo n'est pas qu'un ustensile mais bien une arme utilisée par de nombreux Yamabushis (moines guerriers) japonais. L'enseignement du Jo fut également présent dans l'enseignement de la police Japonaise, de l'armée impériale ou même les scouts marins. Le jo lui même possède une certaine réputation historique d'arme à la fois redoutable sans pour autant être une arme létale et mortelle ce qui reflète, à mon humble avis, bien plus la philosophie de l'Aïkido que le sabre lui même. Que dire de plus ?

Là où le sabre est l'arme d'une certaine élite, l'arme d'une caste militaire historiquement moins communes et répandues que les autres castes populaires japonaises, le Jo est lui l'arme du péon, l'arme du simple et du commun. Il est l'outil de marche de l'humble mais aussi le moyen de combattre pour qui souhaite simplement sa défense personnelle et non prendre la vie de l'autre dans une bataille. En soit et en lui seul, le Jo est pour moi une promesse. Celle qu'avec un stupide morceau de bois on peut vaincre n'importe quel samouraï et ce quelque soi sa technique ou sa force.

Pour conclure mon article, je dirais donc que le Jo-dori qu'on pratique si souvent sur les tatamis d'Aïkido ressemble à un Iceberg pour un Kohaï. Il y a ceux qui voient la partie hors de l'eau et se contentent de cela, ceux qui comprennent que ce n'est pas la totalité et enfin, ceux qui souhaitent découvrir ce qui se cache en dessous.

A chaque Kohaï de voir là où il se situe lui même lorsqu'il se trouve avec un Jo entre les mains. Et d'en tirer un enseignement ! L'essentiel est bien le plaisir qu'on en retire, que cela soit perçu comme un exercice ou bien plus encore, et cela ne l'oublions pas.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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