Kisshomaru Ueshiba

Publié le 27 Avril 2014

Je ne suis pas le seul pratiquant à apprécier la pratique, le travail et la contribution du fils du fondateur pour l'Aïkido. Et je ne suis pas non plus le seul pratiquant à défendre son héritage de ses détracteurs (Christian Tissier ou Guillaume Erard le font d'ailleurs avec bien plus de talent que moi et je vous invite à compulser leurs articles et interviews sur ce sujet).

Evidemment, je n'ai pas la prétention d'avoir un avis légitime sur cette question délicate qu'est "la pureté" et l'authencité de l'enseignement d'O-Senseï mais j'aimerais proposer quelques commentaires de son fils sur ce point qui, il me semble, peuvent éclairer tout kohaï (débutant) qui se respecte. Les querelles de clocher ne m'intéressent pas, seul ce que l'on voit et ce que l'on expérimente est intéressant c'est aussi pour cela que je vous propose pour accompagner ces commentaires une petite vidéo que je partage (au son un peu difficile, j'en suis désolé) et qui je l'espère, vous éclairera sur l'impressionnant travail de Kisshomaru.

Souvent considéré plus comme un administrateur qu'un prodige du budo créé par son père, souvent décrié pour être à l'origine du style Aïkikaï qui serait un aïkido vulgarisé et non plus l'aïkido authentique, il est pourtant important pour un pratiquant de se rendre compte de l'apport de Kisshomaru à notre art martial. Pour ce faire, je développerais mon propos en parlant d'une époque particulière pour l'Aïkido : celle de la naissance de l'Aïkikaï :

A la fin de la guerre en aout 1945, O-senseï est à Iwama (où se trouve aujourd'hui encore le sanctuaire de l'Aïkido - Aïki Jinja - et le QG de l'Ywama Ryu, ce style d'Aïkido propre à Saïto senseï et mettant l'accent sur le travail des armes). Ywama est à cette époque ce que le fondateur appelle une "ferme aïki" qui permet au fondateur d'exprimer le rapport profond qu'il souhaite transmettre entre le travail de la terre et le budo (appelé bu-no-ichinyo). O-Senseï y est alors concentré là bas sur le travail de la terre et le labour, il est également en convalescence d'une grave maladie.

Son fils Kisshomaru est lui en charge du Dojo de Tokyo depuis la guerre, dojo que lui a confié son père et pour lequel il a donné la consigne à Kisshomaru de le défendre au péril de sa vie (ce qui n'est pas un vain mot puisque que pendant la guerre, c'est grâce aux efforts de Kisshomaru que le dojo échappe à des incendies dus aux bombardements américains). Toutefois le dojo avait été reconverti en logement temporaire (un temporaire qui durera plusieurs années) pour environ trente famille de réfugiés victimes des raids aériens.

La création d'un sanctuaire de l'Aïkido était un souhait du fondateur et il était à présent réalisé mais la question de la survie de cet art martial restait en suspens au regard du contexte que je viens d'évoquer ainsi que pour deux raisons :

- du fait des multiples interdictions concernant les arts martiaux pratiqués au japon et imposées à l'issue de la guerre par les forces d'occupation américaines qui se méfiaient du budo en général.

- du fait du fondateur lui même et de ses opinions sur la diffusion de l'Aïkido. Il faut savoir que Morihei enseignait le plus souvent à une petite élite (souvent militaire) de la société japonaise dans des cercles très restreints et il était difficile pour lui d'imaginer enseigner à des étrangers (non japonais).

En résumé Ywama était devenu (il le restera pour trois ans) l'administration officielle de l'Aïkido mais O-Senseï se reposait entièrement sur son fils dans un contexte d'après guerre ou toute diffusion du budo était interdite. C'était donc une situation fort complexe comme on l'imagine à gérer pour un jeune d'une vingtaine d'année déjà Dojo-cho et responsable de l'héritage de son génie de père.

Kisshomaru dira lui même dans la biographie de son père (que je vous invite d'ailleurs à lire) intitulée Aïkido : L'oeuvre d'une vie  (Aïkido Kaiso Ueshiba Morihei Den pour le titre original) : "Petit à petit, je commençais, comme O-Senseï, à ressentir la pression exercée par ceux qui nous entouraient et qui désiraient reprendre une pratique régulière, même à une petite échelle, et qui souhaitaient trouver un moyen de relancer l'aïkido de manière formelle. Franchement, je n'avais le sentiment que le moment était vraiment opportun. Cependant, voyant que cette aspiration émanait non seulement des anciens disciples et des anciens associés mais également des nouveaux pratiquants qui venaient juste de se joindre à nous, je me laissais également enflammer par leur projet de reprendre la tête du monde du Budo en faisant revivre l'Aïkido".

C'est à ce moment que Kisshomaru décide de prendre l'avenir de notre art en danger en main avec la bénédiction (très stricte) de son père. Une demande d'agrément auprès du ministère de l'éducation est faite et le 9 mai 1948, l'autorisation est accordée à la toute naissante "fondation Aïkikaï" par le gouvernement japonais d'exister de façon publique. Cette reconnaissance est le fruit du travail de Kisshomaru, de ses collaborateurs et de leurs idées révolutionnaires (et dans l'esprit de celles du fondateur) de présenter l'Aïkido comme un bienfait pour la santé, pour l'éducation, un art positif pour la paix et pour tous applicable dans et hors du dojo.

C'est également à Kisshomaru et son équipe que l'on doit les premières publications officielles appelée Aikikai-hô et l'Aïkido Shinbun (O-senseï y contribua chaque fois).

Grace à ces efforts de diffusion, salariés, étudiants, femmes et hommes, vieux arrivèrent à l'aïkido et ce travail de Kisshomaru le fit déborder des frontières du japon (en Europe, aux états unis, en Asie du Sud est). Deux groupes de sihan (haut gradé considéré comme modèle à suivre) ambassadeurs de l'Aïkikaï et formés en majorité par Kisshomaru furent envoyés partout dans le monde et notamment dans le monde occidental qui découvrit cette pratique.

Sur ce sujet, Kisshomaru déclare lui même (toujours dans la biographie de son père sur le fondateur (que je vous invite à nouveau à lire) : "L'Aïkido n'est pas comme les Iles Niijima et Shinzan, ces volcans entrés en éruption qui surgirent du fond des océans en l'espace d'une seule nuit. Il ressemble plutôt à une montagne construite par la persévéance, le sacrifice de soi et l'autéristé d'une génération".

C'est d'ailleurs Kisshomaru lui même qui parvient à convaincre un O-Senseï extrèmement réticent de faire la première démonstration publique en septembre 1956 sur le toit du centre commercial Takashimaya à Tokyo. Ce simple fait est la preuve qu'O-senseï respectait et comprenait la démarche moderne de son propre fils pour perpétrer son art (a defaut de l'accepter totalement dans son coeur de samouraï reticent à diffuser des secrets de guerriers). Kisshomaru et son équipe firent enfin reconstruire le Dojo de Tokyo en un dojo moderne en 1968 tel qu'on le connait aujourd'hui.

Tout ce temps, il est important de préciser que l'Aïkido n'a jamais été codifié formellement par le fondateur et serait impossible aujourd'hui de diffuser l'Aîkido tel qu'il était présenté par Morihei Ueshiba. C'est aussi grâce au travail de Kisshomaru (et des experts techniques de l'époque) que les techniques que nous connaissons et pratiquons trouvent leur nom (Ykkyo, Nykkyo, Sankyo etc...) et on peut dire que l'influence de la volonté de Kisshomaru sur cette évolution technique est très importante car elle finira par initier le départ de Koïchi Toheï, alors directeur technique de l'Aïkikaï (bien que je laisse le soin à d'autres experts plus qualifiés que moi pour débattre plus légitimement de ce sujet épineux). Malgré toutes les critiques des autres élèves directs d'O-senseï, je retiens surtout sur ce point de la technique que Kisshomaru écrit lui même (dans la préface d'Aïkido officiel, Kihan Aikido : Kihon-hen pour le nom original) ; "Chaque technique et toutes les techniques de l'Aïkido ayant un caractère spécifique, offert à l'interprêtation de chacun, le nombre de des techniques d'aïkido est infini. C'est pourquoi, l'aïkido ne peut être enseigné en se conformant à des schémas stricts, organisés en un système rigide. [...]. J'ai bénéficié de l'enseignement du fondateur pendant de nombreuses années, et j'ai ensuite travaillé en respectant ses souhaits en matière de promotion de l'Aïkido."

Pour commenter ce dernier extrait, j'insisterais pour y constater l'humilité de Kisshomaru sur son propre travail et l'esprit d'ouverture qui prévaut. J'ajouterais que Kisshomaru, comme son père, n'a jamais renvoyé personne de l'Aïkikaï, à commencer par ses détracteurs si j'en crois les experts contributeurs de la toile et c'est tout à fait estimable. Evidemment, je doute que le constat des trentes dernières années lui faisait plaisir et le fait que de nombreuses écoles et courants se réclament de tel ou tel aïkido devait profondément le toucher tout comme son fils Moriteru.

Je dois également préciser que je ne serais peut être pas aussi catégorique que certains sur ces autres systèmes et écoles d'Aïkido qui, à mon sens, peuvent et doivent coexister harmonieusement avec le style Aïkikai même si je comprends le désir d'unité de la pratique. J'ose imaginer au regard des éléments cités du second doshu qu'il respectait cette vision d'unification tout en acceptant la diversité qui découlerait fatalement d'un si grands nombres d'experts.

 

En conclusion, j'espère que ces commentaires, la vidéo du second doshu et mes précisions très concises de Kohai vous donnent un aperçu de l'ampleur du travail de Kisshomaru Ueshiba et du respect qu'il mérite, que nous lui devons et du giri que nous avons envers lui, ce devoir social que comprenne fort bien les japonais et qui signifie que lorsqu'on reçoit quelque chose, on doit retourner quelque chose de valeur égale.

 

 

Vidéo du second Doshu a l'Aïkikaï proposée par Wayne Gichie

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Vidéos

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article